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Djemila Benhabib : « Après Charlie, laïques de tous les pays, mobilisez-vous ! »

Jeudi 7 avril 2016 par Perla Brener
Publié dans Regards n°838

Le 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo, le 9 janvier à l’Hyper Cacher. Le 13 novembre au Bataclan. Le 22 mars 2016 à Bruxelles… Y a-t-il un avant et un après Charlie ? Djemila Benhabib a publié Après Charlie. Laïques de tous les pays, mobilisez-vous ! (éd. H&O) et viendra partager son analyse le 12 avril 2016 à 20h au CCLJ. Interview.

 
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    Vous titrez votre livre Après Charlie, qu’est-ce qui a changé ? Djemila BenhabibTrois choses ont fondamentalement changé depuis le 7 janvier 2015. D’abord, l’intensification de la violence, la nature des cibles et l’ampleur de l’étendue géographique de la violence. Daech n’est plus ce monstre froid de l’Irak et du Levant, mais cette terrible menace quotidienne qui pèse sur chacun d’entre nous. En effet, si les victimes du 7 janvier 2015 sont des caricaturistes qui avaient franchi les lignes rouges telles qu’établies par les intégristes musulmans, ainsi que des policiers et des Juifs qui portent en eux la tare d’être nés juifs, le 13 novembre, la logique est différente. L’assassinat s’est « démocratisé ». Les coupables sont légion et par conséquent le nombre des victimes a bondi. Coupables, en effet, de se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment. Coupables d’être la France tout simplement. Le 22 mars, la violence se transpose à Bruxelles. Il s’agit là d’un double symbole. Ville qui abrite des enclaves de non-droit où a prospéré l’islam radical qui venait de subir un revers avec l’arrestation de Salah Abdeslam, et capitale européenne, abritant ses institutions les plus importantes. Avec cet attentat, on réalise que les terroristes ont une double identité : islamiste et européenne.

    Boualem Sansal a préfacé votre ouvrage. Comme lui, vous estimez que « ce n’est pas à la démocratie de s’adapter à l’islam ». Quelles erreurs a-t-on faites selon vous ? DB L’erreur première était de considérer que l’islam politique est une affaire strictement islamique, qui ne concerne que les musulmans. L’islam politique est un mal planétaire. S’agissant des pays occidentaux pris individuellement, chacun à des degrés différents a laissé se développer sur son propre territoire un communautarisme qui a servi de rampe de lancement au djihadisme. Les politiques ont fermé les yeux au nom d’une certaine « paix sociale », qui n’est rien d’autre qu’une forme d’aveuglement, de lâcheté et de complaisance vis-à-vis de l’islam politique. C’est ce qu’a fait par exemple, l’ancien bourgmestre de Moleenbek, Philippe Moureaux, avec les résultats que l’on connait aujourd’hui. Le CDH a aussi joué avec le feu en faisant élire la première femme voilée à l’échelle européenne au Parlement bruxellois en 2009. Il y a, en politique, des erreurs impardonnables. Ces dernières sont vraisemblablement du nombre.

    Charb, à qui vous rendez hommage, vous avait remis en 2012 le « Prix international de la laïcité ». Celle-ci est-elle en train de perdre aujourd'hui ? DB D’être mise en échec, certainement, par des forces communautaristes, et abandonnée par des politiques. Pire encore, une certaine gauche a rendu la laïcité coupable de tous les maux, alors que c’est plutôt faute de laïcité si le lien social s’est brisé au fil du temps. Le communautarisme est une remise en cause profonde de ce qui nous est commun. Pourtant, c’est ce type d’organisation sociale que les gouvernements ont privilégié. Pas seulement en Belgique à travers une exacerbation des différences et l’abandon d’un sentiment d’appartenance à une communauté nationale. Mais au Québec et au Canada, la tendance est sensiblement la même. Nos deux gouvernements (provincial et fédéral) ont mis les deux genoux à terre face à l’islam politique et quiconque s’aventure sur ce terrain est catalogué « d’islamophobe ». Ce réflexe s’est généralisé. L’exécution publique est devenue une norme.

    Vous appelez à un sursaut… DB Nous n’avons pas le choix. Car cette guerre qui nous est imposée finira soit par la victoire des islamistes soit par leur défaite. Il n’y a pas de demi-mesure. Autrement dit, on ne peut envisager une quelconque normalisation de nos rapports avec l’islam politique qui est par définition une idéologie nihiliste et totalitaire. Il n’y pas de place pour le fascisme et la démocratie dans un même espace-temps. C’est soit l’un, soit l’autre. La célèbre phrase de Charb trouve tout son sens : « Je préfère mourir debout que de vivre à genoux ». Elle est d’ailleurs en harmonie avec celle de Tahar Djaout, premier journaliste algérien assassiné le 26 mai 1993 : « Si tu te tais, tu meurs, et si tu parles, tu meurs. Alors, dis et meurs ! » Alors, nous savons ce qu’il nous reste à faire : RÉSISTER.

    Qu’est-ce qui vous fait rester optimiste ? DB La volonté de vivre, d’exister et de se réaliser autant individuellement que collectivement. La vie est un immense privilège dont on ne prend pas suffisamment la mesure. Pour que ce passage puisse résonner en nous, il faut lui donner un sens. C’est ce que je fais à travers mon engagement en faveur de la laïcité, des droits des femmes et de la liberté d’expression, qui rejoint des gens ici et ailleurs auxquels je me sens intimement liée. « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent », disait le grand Hugo. 


     
     

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