L'humeur de Joël Kotek

L'état juif de... l'État juif

Mardi 3 juillet 2018 par Joël Kotek, Directeur de publication
Publié dans Regards n°886 (1026)

Qu’est-ce que l’antisémitisme sinon le fait de faire des Juifs une exception, une anomalie de l’espèce humaine pour en arriver logiquement à les considérer comme illégitimes sur terre ; d’où les processus d’expulsion, ici, du Brabant en 1370, là, de l’Espagne en 1492 ; d’où encore cette Shoah qui emporta le cœur de la judaïcité européenne.

En cela l’antisémitisme participe de cette notion bien connue de deux poids deux mesures (double standard en anglais) qui désigne le fait de juger différemment un même événement, une même action, suivant la qualité ethnique, religieuse ou sexuée de l’auteur.

Cette notion de deux poids deux mesures permet de comprendre en quoi l’antisionisme radical ressortit directement à l’antisémitisme. Qu’est-ce en effet que l’antisionisme radical sinon cette même mécanique qui place l’Etat juif en anomalie, en parasite, en (unique) nation illégale de la Communauté internationale ; d’où les rêves de nombre de ses détracteurs de le voir tout simplement disparaître. Le propos pourrait paraître excessif, n’étaient les agissements et les revendications de ces mouvements citoyens et de ces hommes politiques qui n’exigeront jamais que le boycott d’un seul Etat : Israël.

C’est ainsi que le 21 mai dernier, la Navarre est devenue la première région espagnole à soutenir le collectif antisioniste (radical) BDS qui promeut un boycott intégral d’Israël, c’est-à-dire non seulement politique et économique, mais aussi sportif, culturel et académique. Le fait à souligner ici est que l’objectif de la motion est bien moins d’amener le gouvernement israélien à modifier sa politique à l’égard des Palestiniens qu’à saper les fondements même du sionisme. Le confirment les propos du leader du parti d’extrême gauche Podemos, Pablo Iglesias Turrión, qui en vint à qualifier Israël d’« Etat illégal » à la suite d’une résolution similaire adoptée en la ville de Valence.

Traiter un Etat d’illégal n’est pas anodin : cette qualification revient tout simplement à le proposer à la casse. L’Etat d’Israël est bien à la Communauté internationale ce que le Juif fut à la Communauté nationale : superflu, illégal, illégitime, 500 ans après que les Juifs aient été désignés comme de trop sur la terre d’Espagne, le chef du troisième parti politique espagnol décrète l’Etat des Juifs de trop sur Terre. Cherchez l’erreur ou plutôt la cohérence. Plus que jamais l’antisionisme radical apparaît pour ce qu’il est : tout à la fois l’expression inconsciente et la fonction du rapport embarrassé et/ou coupable du monde aux Juifs. Est-ce vraiment par hasard si l’antisionisme radical apparaît particulièrement vigoureux parmi tous ces peuples qui n’ont toujours pas digéré leur politique antisémite de 1492 à 1942 ?

Par une étrange translation, l’Etat des Juifs est devenu le Juif des Nations comme l’atteste tout autant l’acharnement antisioniste (radical) du Conseil des droits de l’Homme. Car contrairement à ce qu’avance l’universitaire François Dubuisson, récemment interrogé par Le Soir suite au départ des Etats-Unis, Israël est bien loin d’être traité comme toutes les autres nations. Loin s’en faut. L’Etat juif est le seul pays au monde ayant un point fixe (appelé point 7) à l’ordre du jour de chaque session, soit trois fois par an. Il est ainsi le seul pays à faire l'objet d'une surveillance constante, spécificité déjà critiquée en 2008 par l’ancien secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-Moon, et la démocrate Hillary Clinton. « Israël pas discriminé ? », alors qu’entre 2006 et 2018, l’Etat juif s’est retrouvé condamné dans 78 résolutions, c’est-à-dire plus que pour tout le reste du monde réuni : Soudan, Iran, Arabie Saoudite, Syrie, Corée du Nord compris ! Cette statistique, qui a manifestement échappé à notre expert, est un exemple typique de ce double standard qui exige du seul Etat juif un comportement qui n'est attendu ni requis d'aucun autre Etat, qu’il soit dictatorial ou démocratique.

Rappelons encore à toutes fins utiles que ce même Conseil si bénéfique, dit-on, aux droits de l’Homme en vint à (ré)élire, en 2013, Jean Ziegler comme rapporteur spécial et ce, malgré les objections de l’ambassadrice (démocrate) des Etats-Unis, Samantha Power, et du parlement suisse. Pourquoi s’en offusquer ? Parce que cet homme est tout sauf un modèle d’éthique pour avoir, notamment, fondé et géré le prix Kadhafi des droits de l’Homme (sic) pour le moins richement doté (250.000$). Les récipiendaires du Prix interrogent. C’est le moins qu’on puisse avancer. M. Ziegler, l’enfant chéri des médias belges et des milieux progressistes, en vint non seulement à le décerner à Hugo Chavez, à Louis Farrakhan, à Mahathir bin Mohamad, à Roger Garaudy ou encore, en 2010, à Recep Tayyip Erdogan, le dernier impétrant juste avant la chute du dictateur libyen, mais encore et surtout à se… l’octroyer (2002). Il n’est pas suisse pour rien !

Comment ne pas regretter la décision des Etats-Unis de quitter cette autre institution onusienne qui se verra, dès lors, plus que jamais soumise aux diktats et marchandages indignes de ses plus notables 47 membres, parmi lesquels figurent l’Arabie Saoudite, le Burundi, la Chine, Cuba, le Qatar ou encore le Venezuela ? 


 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Yann Deck - 13/07/2018 - 16:32

    Vous citez " États-Unis " dans un article qui défend un peuple à garder sa terre natale. Je trouve cela gonflé...A quand les indiens d'Amérique pourront ils être maitres de leur propre terre, volée par les européens...

    Deux poids, deux mesures ?

  • Par Steve Van Laer - 14/07/2018 - 12:58

    Juif progressiste contre meschugge

    En réponse à une vidéo publiée tout récemment par l'UPJB Alain Mihâly, sur le site du CCLJ, écrivait ceci : "la haine du Juif ne s’explique pas dans l’Histoire par des faits, mais par des fantasmes collectifs et des projections.[I]"

    Si "entre 2006 et 2018, l’Etat juif s’est retrouvé condamné dans 78 résolutions, c’est-à-dire plus que pour tout le reste du monde réuni : Soudan, Iran, Arabie Saoudite, Syrie, Corée du Nord compris.", en tenant compte de la position défendue par Alain Mihâly, il faut considérer qu'il n'y a aucun fait à l'origine de ces résolutions et qu'elles sont donc l'expression d'un double standard qui fait de l'État juif le persécuté de la communauté internationale comme l'état juif est d'être le persécuté de l'humanité.

    Mais cette lecture est embarrassante parce qu'elle ne tient justement pas compte des faits hormis ceux qui mettent en cause la responsabilité du gouvernement israélien par des formules telles que État illégal, et qu'il est trop facile de psychanalyser des décisions politiques par le choix d'une formule qui ne fait que traduire la question du droit dans ces résolutions qu'elles soient internationales ou locales.

    Le gouvernement israélien a-t-il le droit de tout faire ou doit-il, comme tout État digne des standards portés par la charte des Nations Unies, rendre compte de ses décisions lorsqu'elles bafouent ouvertement le droit international ? telle est la question posée par la formule État illégal dans laquelle il ne se cache une intention de haine que pour les psychanalystes de la vie politique.

    Quel est l'État qui donne le feu vert à son armée pour tirer à balles réelles sur des manifestants qui tentent de s'infiltrer par la force mais sans armes dans une zone défendue par l'armée ? Quel est l'ambassadeur qui vient ensuite annoncer sur l'antenne de la télévision publique que les victimes de ces tirs de l'armée étaient des terroristes pour justifier l'emploi disproportionné de la force létale contre des manifestants désarmés ? Quel est le gouvernement qui autorise l'usage de munitions au phosphore blanc contre des entrepôts de l'ONU [III] ?

    Aucun fait ne peut justifier l'antisémitisme comme aucun racisme, mais s'entêter à psychanalyser les résolutions prises à l'encontre d'Israël sans jamais faire mention des faits autres que des formules c'est s'enfermer dans un dialogue de sourds. "L’ACOM, un groupe pro-israélien espagnol, a estimé que les propos d’Iglesias Turrión venaient refléter de l’antisémitisme dans la mesure où Podemos ne reconnaît aucun autre pays comme étant illégal à l’exception d’Israël.[II]" C'est ce qui s'appelle un dialogue de sourds. Le jour où tous les États appliqueront le droit international le gouvernement israélien consentira à l'appliquer, en attendant c'est le terrorisme ou l'antisémitisme qui est la cause de toutes les résolutions prises à l'encontre d'Israël.

    En 2014 le philosophe Daniel Salvatore Schiffer s'est efforcé de commenter la seconde offensive contre Gaza, finalement, d'une manière toute juive, c'est-à-dire, sans chercher à psychanalyser les faits de l'histoire. "L'inhumaine souffrance n'a pas de nationalité, de frontière, de culture ou de religion ; elle est universelle, comme la honte qui nous envahit à entendre ces cris lacérer, parallèlement à l'éclair des obus, le ciel plombé, tel un immense linceul, de Gaza.[IV]" La question n'est pas de savoir si Israël est moins barbare que l'ennemi qu'il combat mais si pour le combattre il doit tomber comme lui dans la barbarie. "La politique menée aujourd'hui par le gouvernement israélien s'avère aussi désastreuse, par son radicalisme idéologique et son intransigeance politique, que celle des extrémistes palestiniens et autres djihadistes de tous poils : une impasse ne conduisant qu'au pire des scénarios catastrophes.[IV]"

    L'honneur perdu d'Israël ne s'explique pas par la psychanalyse de ses adversaires mais par les faits eux-mêmes, et l'honneur retrouvé d'Israël c'est quand des voix juives abandonnent la psychanalyse de l'histoire pour le constat des faits. "Mon opinion est que les dirigeants israéliens sont complètement meschugge (terme que j’ai toujours prononcé mechigge et qui en bon yiddisch signifie qu’ils sont complètement cinglés), enfin cela dépend de qui on parle exactement, s’il s’agit des juifs israéliens qui ont élu ces abrutis, ils sont le pur produit d’une politique qui se mord la queue, l’insécurité justifiant le recours à celui qui représente un maximum d’insécurité et qui provoque la pire catastrophe en affirmant vous en protéger. Ils sont des meshugge par débilité.

    Comment un peuple qui dans le monde entier ne comprend que 13 millions d’individus et qui se débrouillait d’avoir 25% des prix nobel peut-il accepter d’offrir le spectacle affligeant d’un retour à la loi du talion, pour un doigt je te prends un bras. Qu’importe si je suis de plus en plus seul, de plus en plus fragilisé, si ma population n’en peux plus de privations, je me fiche de voir tout ce qu’elle a tenté de construire dévoré par la Guerre et les privatisations qui profitent à une poignée d’israéliens, ceux qui justement exaspèrent les haines et les antagonismes.

    Ces dirigeants là sont une autre catégorie de meshugge, voyez Liberman, lui c’est le meshugge avec un gourdin qu’il faut mettre en cage. Parce qu’ils a des intérêts dans la catastrophe et que son âpreté à les défendre en fait quelqu’un de réellement dangereux. Et puis mauvaise réputation pour mauvaise réputation je préférais être désignée comme une judéobolchevique plutôt que comme une judéofacho à la Liberman. Le yiddishland plutôt qu’Israêl. Avons nous tant espéré le messie révolutionnaire pour finir par justifier les pires errances de gens comme ça ?[V]"

    La politique sécuritaire appliquée avec toute la rigueur de la loi du talion ne marche pas, elle contraint les défenseurs du gouvernement israélien à invoquer la paranoïa ancestrale à l'encontre des Juifs pour expliquer le nombre impressionnant de résolutions condamnant les mesures prises par le gouvernement israélien et à rendre le dialogue entre juif progressiste et meschugge impossible.

    [I] : Le progressistejuif, Alain Mihâly - http://www.cclj.be/actu/politique-societe/progressistejuif
    [II] : La troisième plus grande ville d'Espagne vote en faveur du boycott d'Israël, The Times of Israël, 10 juin 2018 - https://fr.timesofisrael.com/la-troisieme-plus-grande-ville-despagne-vote-en-faveur-du-boycott-disrael/
    [III] : "L'ONU avait même affirmé détenir des preuves démontrant que la substance avait été utilisée lors du raid mené contre un de ses entrepôts lors de l'offensive." - Israël reconnaît avoir utilisé du phosphore blanc à Gaza, Le Figaro, 31 juiil. 2009 - http://www.lefigaro.fr/international/2009/07/31/01003-20090731ARTFIG00462-israel-reconnait-avoir-utilise-du-phosphore-blanc-a-gaza-.php
    [IV] : Gaza : le massacre des innocents et l'honneur perdu d'Israël, Mediapart, 5 août 2014 - https://blogs.mediapart.fr/daniel-salvatore-schiffer/blog/050814/gaza-le-massacre-des-innocents-et-lhonneur-perdu-disrael
    [V] : Israël donne mauvaise réputation aux juifs, Danielle Bleitrach, 2011 - https://histoireetsociete.wordpress.com/2011/11/02/israel-donne-mauvaise-reputation-aux-juifs-par-danielle-bleitrach/

  • Par Bernard Gottlieb - 18/07/2018 - 5:43

    Excellent article. J'aimerais le publier dans le 'Rapport 2018' de RIAL (Recherche et Information sur l'antisémitisme au Luxembour) et espère que vous n'y verrez pas d'inconvénient. Sincères salutations, Bernard.

  • Par Amos Zot - 18/07/2018 - 7:34

    Bravo ; très bon article; cela fait plus de 20 ans que je l'attendais . Mais pour parler encore plus clairement: l'antisionisme est de l'antisémitisme; l'antisionisme radical est de l'antisémitisme radical.
    Je pense au contraire que la décision des Etats-Unis de quitter le Conseil des droits de l'homme de l'ONU est une bonne décision qui aura des effets positifs; de toute manière cela peut difficilement s'aggraver à l'encontre d'Israël .
    J'aimerais aussi que vous exigiez de certains membres de la rédaction de Regards et de votre caricaturiste vedette qu'ils lisent votre dernier article ou plus précisément qu'ils cessent d'appliquer le deux poids deux mesures à l'égard d'Israël .

  • Par Fays - 18/07/2018 - 7:47

    Anti-helvetisme primaire !

  • Par Thierry - 23/07/2018 - 7:32

    Je voudrais émettre une petite remarque à propos de l'Espagne. J'ai le souvenir qu'il y a quelques années, l'Espagne a permis l'octroi de la nationalité espagnole aux descendants des Juifs qui furent expulsés du pays en 1492. Podemos n'est donc pas toute l'Espagne et son positionnement anti-israélien, en tant que parti d'extrême-gauche, n'a rien d'étonnant.

    Quant à Jean Ziegler, qui a accordé son Prix Kadhafi au négationniste de la Shoah, Roger Garaudy (faut oser), je le considère, comme une véritable nuisance, un intellectuel semeur de discorde, pour rester poli. Que cet individu, représentant de "l'extrême-gauche caviar ", puisse être élu Rapporteur spécial des droits de l'Homme de l'ONU, en dit long sur la haine anti-israélienne qui anime beaucoup d'Etats dans le monde.

    J'ai eu, lors de mes études universitaires à l'ULB, un cours intéressant donné par Mr. Bude qui s'intitulait "Psychologie sociale". Je me dis parfois que la détestation obsessionnelle de l'Etat d'Israël partagée par beaucoup d'individus, d'organisations et d'Etats dans le monde, cette politique de "deux poids, deux mesures" sur le plan international, relève en fait de la "psychiatrie sociale"... C'est pas possible autrement.