Israël

Le geste historique des partis arabes israéliens

Mardi 8 octobre 2019 par Frédérique Schillo, @FredSchillo
Publié dans Regards n°1051

Du jamais vu depuis des décennies : les partis arabes israéliens ont décidé de recommander Benny Gantz, le leader du centre gauche, au poste de Premier ministre. Un geste qui témoigne de leur désir profond d’être enfin reconnus comme des citoyens d’Israël à part entière.

Conférence de presse au cours de laquelle les dirigeants des partis arabes annoncent la constitution d’une liste unie (Ahmed Tibi à droite et Ayman Odeh au centre).

« Aujourd’hui, nous allons faire l’Histoire », avait prévenu Ahmed Tibi. Réunis ce 22 septembre à la résidence du Président de l’Etat, les membres de la Liste arabe unie ont tenu leur promesse : ils ont annoncé leur décision de recommander Benny Gantz, le chef du parti Bleu-Blanc, au poste de Premier ministre. Un geste inattendu, sans précédent depuis le soutien apporté par les partis arabes à Yitzhak Rabin en 1992. Et une claque monumentale infligée à Benjamin Netanyahou, dont ils ne se cachent pas pour dire que c’était là leur objectif premier : « Nous allons faire ce qui est nécessaire pour [le] remplacer ».

Mais combien en faut-il de courage à ces représentants arabes pour choisir ainsi le général Gantz, ancien chef d’état-major de Tsahal, celui qui a conduit l’opération Bordure protectrice à Gaza, comme leur candidat à la tête d’un gouvernement ! D’ailleurs Balad, le plus panarabe et surtout le plus anti-sioniste des quatre partis qui composent cette Liste unie (avec Hadash, Taal et Raam),
s’y est refusé, faisant reculer Bleu-Blanc à 54 sièges, soit une place derrière le Likoud. Surprise, on apprendra peu après que cette manœuvre était dictée par Gantz lui-même pour laisser Netanyahou être chargé en premier de former un gouvernement. Il mise sur son échec, puis la fronde de ses alliés pour lui succéder.

Etonnamment, le soutien de la Liste arabe unie à Gantz est sans condition puisqu’il n’est pas question de négocier une place dans un futur gouvernement. On est loin de la proposition faite par le parti arabe Mena de rejoindre la coalition de Rabin en 1992 en échange de droits pour les Arabes israéliens et de la fin de l’occupation, ce que le leader travailliste avait rejeté à l’époque. Cette fois, anticipant probablement un refus similaire de Gantz, les partis arabes l’ont recommandé fermement tout en annonçant exercer un soutien vigilant de l’extérieur. C’est bien la preuve qu’ils maîtrisent désormais tous les codes du système politique israélien. Autre indice de leur maturité politique, au risque de décevoir, le processus de paix n’est plus leur priorité.

Renaissance politique

Les élections de septembre 2019 auront été pour les citoyens arabes d’Israël une nouvelle naissance en politique. Partagés d’ordinaire entre l’indifférence et la défiance face au processus électoral, ils ont cette fois embrassé les élections avec un record de 61% de participation (+12 points par rapport à l’élection d’avril). Les 13 députés arabes élus constituent désormais la troisième force politique d’Israël.

Il faut dire que les quatre partis arabes ont pris acte de leurs erreurs passées et présenté un front uni sous la direction d’Ayman Odeh [voir encadré]. Par ailleurs, à gauche, le Camp démocratique a moins séduit les électeurs arabes en raison de la présence de l’ancien Premier ministre Ehoud Barak. Conscient d’agir comme un repoussoir, Barak a même dû s’excuser pour la répression des manifestations de la Journée de la Paix, enoctobre 2000, pendant lesquelles 12 Arabes israéliens et un Gazaoui avaient été tués. Quant aux Druzes et aux Bédouins, si prompts à voter à droite, ils s’en sont détournés depuis l’adoption de la Loi Etat nation qui les méprise, eux qui pourtant confient leurs fils à Tsahal. Résultat : ce fut un quasi-plébiscite pour la Liste arabe unie avec 81% des voix des Arabes israéliens.

Nul doute que ce succès s’explique aussi par la campagne haineuse de Netanyahou. Quatre ans après avoir alerté sur « les Arabes qui se rendent en masse aux urnes », le Premier ministre n’a cessé de les stigmatiser, en jouant sur les peurs, jusqu’à en faire son slogan de campagne : « Bibi ou Tibi ». Puis il s’est mis en tête d’installer des caméras dans les bureaux de vote arabes – officiellement pour éviter la fraude, en réalité pour les dissuader de participer au scrutin.                   

Dans sa croisade anti-arabe, Netanyahou n’a pas hésité à s’opposer au procureur général et même à la Cour suprême, avant d’échouer à faire passer sa loi en première lecture. Derrière le soupçon, l’idée délétère que les Arabes israéliens agissent comme une cinquième colonne dans l’Etat juif, qu’ils sont des traîtres à la nation. « Les Arabes se sont effectivement rendus en masses aux urnes », a ironisé Tibi. « Ça s’est retourné en boomerang contre Netanyahou », analyse Abed Abu Shadeh, conseiller municipal de Jaffa, cité dans The Guardian : « Le discours politique de Netanyahou a donné de l’importance aux Arabes ; leur voix compte ».

Le seul avenir d’Israël : un avenir partagé entre Juifs et Arabes

A la société juive israélienne de reconnaître maintenant cette voix singulière, celle des descendants des Palestiniens restés en Israël après la guerre de 1948, qui représentent aujourd’hui 20% de la population. Ils sont pharmaciens, ouvriers, enseignants ou em-ployés de magasin ; ils font Israël, ils sont aussi Israël. « La pierre que les bâtisseurs avaient méprisée est devenue la pierre angulaire »,  a joliment tweeté sous forme de psaume, et en hébreu, le leader de la Liste arabe unie, Odeh. Sa décision de recommander Gantz est sans doute le plus vibrant témoignage de la soif d’intégration des Arabes israéliens. Mais ses électeurs étaient prêts à aller plus loin encore. Selon l’Israel Democracy Institute, 76% des Arabes israéliens soutiennent une participation à un gouvernement.

Tout l’engagement des députés de la Liste unie tourne aujourd’hui autour de l’égalité des droits socio-économiques. Ils réclament de ne pas traiter les Arabes israéliens comme des citoyens de seconde zone, d’obtenir plus d’aide pour les localités arabes, la même facilité d’accès que leurs voisins à l’électricité, à l’eau ou aux hôpitaux, et des permis de construire. Des fonds sont aussi demandés pour mettre fin aux violences, notamment celles faites aux femmes. Le sujet n’est plus tabou pour les politiciens arabes. Il est l’un des plus terribles résidus d’une tradition qui enfermait la femme à la maison et pouvait jouer sa vie dans un crime d’honneur. Pourtant, les femmes arabes évoluent : elles ont trois enfants en moyenne (contre neuf en 1960) et investissent davantage le marché du travail (33% d’entre elles, loin encore des 71% de femmes juives salariées).

« Notre décision de recommander Gantz pour être le prochain Premier ministre est un message clair pour dire que le seul avenir de ce pays est un avenir partagé, et qu’il n’y aura d’avenir partagé sans la participation pleine et entière des citoyens arabes palestiniens », a expliqué Odeh dans une tribune au New York Times. Si son appel a créé un tremblement de terre politique en Israël, il n’a pas reçu une réponse à la hauteur de la part de Gantz ou des membres de Bleu-Blanc. Par calcul politique sans doute, alors que s’ouvrent des négociations, par manque de courage aussi. Curieusement, peu ont noté que le processus de paix n’était plus une revendication prioritaire de la Liste arabe unie. Certes, la relance des discussions avec les frères de Cisjordanie ou Gaza figure dans leur programme, mais elle est passée au dernier plan. Voilà la preuve ultime que les Arabes israéliens se vivent moins comme Palestiniens, dans un rapport identitaire, séparé voire conflictuel d’avec les Juifs, mais ont soif d’inclusion. En somme, avec ce geste historique, ils disent à leurs concitoyens israéliens juifs : « Vous avez un partenaire à la Knesset ». Il serait temps que leur message soit entendu.

Ayman Odeh, nouveau visage des Arabes israéliens

On l’a connu en colère, bandeau ensanglanté sur la tête, lors des manifestations contre l’évacuation du village bédouin d’Umm al-Hiran, en janvier 2017. Depuis, Ayman Odeh a lissé son image. Et il a vite gravi les échelons. Elu à la tête du parti communiste Hadash en 2015, à l’âge de 40 ans, il a pris la direction de la Liste arabe unie lors des dernières élections.

Modéré, pragmatique, sachant oser en se disant prêt à participer à un gouvernement, puis franchissant le Rubicon pour recommander Gantz au poste de Premier ministre, Odeh incarne le nouveau visage des Arabes israéliens. Un nouveau message aussi, comme lorsqu’il reconnait le droit d’autodétermination des Juifs israéliens.

A coup sûr, l’homme sait parler au public juif, maniant aussi bien les références bibliques que l’humour – il a apostrophé Netanyahou sous le nom arabe d’Abu Yaïr (père de Yaïr). Plus largement, il séduit par ses références au Mahatma Gandhi ou à Martin Luther King et ses déclarations pacifistes. Après les attentats de Bruxelles, le 22 mars 2016, le député arabe a dénoncé l’Etat islamique comme « l’ennemi de l’humanité ».

C’est sans doute pendant son enfance à Haïfa, la ville mixte du Nord, dans une école chrétienne où il était le seul musulman, qu’Odeh a cultivé son goût pour le partage des cultures. Il est aujourd’hui le porte-parole d’une nouvelle génération d’Arabes qui réclament plus d’inclusion dans la société israélienne. Il veut également contribuer à la meilleure intégration des Juifs mizrahi, venus des pays arabes, dont il se sent proche. Encore une ode au partage des cultures.

 
 

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