L'opinion de Galia Ackerman

Israël, État "russophone" ?

Mardi 3 décembre 2019 par Galia Ackerman, essayiste et historienne
Publié dans Regards n°1055

Il y a trente ans, la chute du mur de Berlin donna le signal très clair que les changements en train de s’opérer en URSS et dans les pays de l’Est étaient irréversibles. 

L’abolition de la censure permit une liberté de parole et de réunion grandissante, mais cette liberté ne profitait pas qu’aux démocrates : tous les mouvements nationaux dans les républiques soviétiques, interdits dans le passé, prenaient vite de l’ampleur.En ce qui concerne la Russie, l’organisation ultranationaliste russe « Pamiat » (la mémoire) organisa, entre 1987 et 1990, plusieurs actions de protestation contre le soi-disant « complot judéo-maçonnique ». Ramifiée et bien implantée dans les provinces russes, elle diffusait également des rumeurs sur les pogroms à venir, ce qui fut l’un des facteurs qui incita de nombreux Juifs russes à se décider d’émigrer vers Israël.


Bien avant le rétablissement complet des relations diplomatiques entre l’URSS et Israël, en octobre 1991, Gorbatchev ordonna de faciliter les formalités pour l’émigration juive. Cette émigration fut particulièrement intense en 1990 et 1991 : en deux ans, plus de 330.000 Juifs soviétiques affluèrent vers « la terre de lait et de miel », suivis par 490.000 Juifs de l’ex-URSS en 1992-1999 et 125.000 personnes en 2000-2004. Au total, plus d’1,6 million de Juifs de l’ex-URSS s’installèrent en Israël pendant la « Grande Alya ». En grande partie, ces Juifs-là, à la différence de l’alya des années 1970, idéologiquement motivée, souhaitaient quitter leur pays d’origine à cause des conditions économiques déplorables. En réalité, aucun danger de pogroms ne les guettait, car l’antisémitisme d’Etat cessa d’exister déjà sous Gorbatchev et le nationalisme russe restait un phénomène marginal. En outre, beaucoup de ces Juifs étaient issus des mariages mixtes et étaient mariés, à leur tour, à des non-Juifs, ce qui amena en Israël entre 200.000 et 400.000 Russes ou Ukrainiens ethniques, dont de nombreux chrétiens.

Il va de soi qu’Israël eut d’énormes difficultés à accueillir et à « digérer » cette masse humaine qui n’était ni sioniste ni croyante. Pour loger ces nouveaux arrivants, l’Etat entreprit de construire des quartiers entiers dans des régions périphériques d’Israël, notamment en Galilée et dans le Néguev, mais aussi dans d’autres villes, comme Ashdod. L’Etat favorisait également leur installation dans les territoires occupés. Bien que des dizaines de milliers de Juifs fussent repartis d’Israël aux Etats-Unis, en Allemagne, etc., en quête d’une vie meilleure, les Juifs russophones représentent aujourd’hui plus de 20% de la population juive du pays.

Cet habitat compact de Juifs russophones permit la conservation de la langue russe non seulement pour des personnes âgées, mais pour l’ensemble de la communauté russophone : le nombre de médias en langue russe dépasse celui des médias en hébreu ! Il existe des chaînes de télévision et de radio, des journaux, des magazines, des revues, des livres en langue russe, publiés en Israël, et le gouvernement n’empêche nullement leur diffusion. De surcroît, les Israéliens russophones ont la possibilité de regarder les principales chaînes de la télévision russe et de lire tout ce qui est publié dans leur pays d’origine. Depuis plusieurs années, l’Internet russe en Israël est également en pleine expansion.

Ajoutons à cela des cours particuliers de la langue russe pour les enfants, des troupes de théâtre et des groupes de rock russes, des clubs et des bibliothèques pour les russophones, enfin, des partis ou mouvements politiques « ethniques » dont le plus important est Israël Beteinou d’Avigdor Liberman, et on comprendra que « la petite Russie » est bien implantée en Israël. Au sein de cette énorme communauté, ils sont nombreux à être persuadés de la supériorité de la culture russe sur la culture israélienne locale, sans connaître celle-ci réellement. Ce désir de garder le russe et la culture russe provoque des réactions souvent irritées chez les Sabras, ce qui à leur tour pousse les russophones à rester dans leur bulle, même s’ils maîtrisent l’hébreu suffisamment bien pour travailler ou étudier.

Dans la pratique, une partie importante de la communauté russophone d’Israël fait partie du soi-disant « monde russe », ce concept développé par la propagande russe qui clame que tous ceux qui parlent russe sympathisent avec la Russie, aiment la culture russe, où qu’ils habitent, sont des « compatriotes ». Le 17 septembre 2019, à Moscou, Vladimir Poutine déclara, au Congrès mondial du Keren Hayessod, que les Russes et les Israéliens formaient une seule famille avec une histoire commune et qu’il considérait sans aucune exagération qu’Israël était un « Etat russophone ».

Cette « proximité » relativement récente entre Israël et la Russie, liée simultanément à l’Iran, la Syrie, le Hezbollah et l’Autorité palestinienne, protège-t-elle véritablement Israël ? A l’heure qu’il est, la réponse reste en suspens, mais une chose est sûre : l’émigration massive vers Israël depuis la Russie et autres républiques ex-soviétiques a profondément changé le destin d’Israël et la donne au Proche-Orient.


 

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