Coexistence

La mode arabe sur les podiums

Mardi 1 mai 2018 par Nathalie Hamou
Publié dans Regards n°882 (1022)

Nadia Ibrahim Azizi est styliste et vient d’organiser le premier défilé visant à braquer les projecteurs sur des designers arabes. Quant à la créatrice Michal Hidas, elle a créé une collection de vêtements en collaborant à distance avec un architecte de Gaza.

Lundi 19 mars 2018, Beit Kandinof, un lieu branché situé dans la partie ancienne de Jaffa. Ce soir-là, devant un parterre de 200 invités, des mannequins arabes, chrétiennes, musulmanes, juives, russes, chinoises, géorgiennes défilent aux sons d’une musique signée Mumin Sesler, mêlant des influences turques ottomanes, des rythmes méditerranéens et le tempo de la world music

Elles présentent les créations de plusieurs designers, tous arabes-israéliens : les vêtements sont conçus par Nadia Ibrahim Azizi, les souliers imaginés par Sahar Abu Seif, les bijoux d’inspiration andalouse de Hanan Masalha, les sacs du designer Rafat Omar.

« Nous vivons dans un pays très multiculturel, très divers. Nous venons de différentes formes et de couleurs. Et nous sommes le produit de multiples religions, qu’elles soient laïques ou ferventes ». Ainsi s’exprime, l’initiatrice de ce projet, Nadia Ibrahim Azizi, 40 ans, native de Jaffa, et dont la famille de confession grecque orthodoxe, est issue du village arabe de Cana et de Nazareth, au nord d’Israël. « Mon ambition est de promouvoir les designers arabes sur la scène internationale », poursuit celle qui a commencé sa carrière professionnelle dans l’audit et la comptabilité, et qui doit continuer à officier dans ce domaine, « car il faut bien payer les factures ». 

Diplômée de la prestigieuse école de design Shenkar (Ramat Gan), Nadia Ibrahim Azizi admet qu’il n’est guère évident d’évaluer l’implication de sa communauté dans le monde de la mode. « Nous sommes peut-être entre 50 à 100 à avoir choisi cette vocation et à exercer dans ce secteur. Mais il est impossible d’en avoir une idée précise, en raison de l’absence d’infrastructures dans le secteur arabe israélien ».

En tout état de cause, la styliste présente le défilé du 19 mars comme un projet éminemment collaboratif. Au-delà des mannequins, l’événement a impliqué des maquilleurs, des coiffeurs, des musiciens, des photographes, là encore de confession juive, musulmane ou chrétienne. « Mon rêve serait de trouver plus de moyens de collaborer, d’utiliser un mode de pensée en réseau combinant plusieurs mondes, de donner plus de visibilité au monde du design au sens large, et en l’absence de toute discrimination », précise encore cette mère divorcée bien dans ses baskets et dans son jean délavé.

Comment lui est venue cette vocation ? Nadia Ibrahim Azizi évoque avec humour les réunions avec sa mère et ses tantes, qui mettent toujours un point d’honneur à revêtir une nouvelle tenue pour chaque événement, et qui adorent faire du shopping, avec un esprit critique non dissimulé... 

« Bridging », un pont entre deux mondes

Nadia Ibrahim Azizi n’est toutefois pas la seule à penser de manière inclusive… A priori, rien ne prédestinait Michal Hidas, 28 ans, qui a grandi à Kiriat Tivon (près de Haïfa), et s’est formée dans une école de mode italienne à Milan, à tendre la main à un alter ego palestinien. Mais la jeune styliste qui a travaillé au contact de soldats souffrant de post trauma pendant son service militaire, et a fait du bénévolat auprès d’enfants résidant le long de la frontière de Gaza, a souhaité se rapprocher de ceux qui se trouvent de l’autre côté du conflit.

Via les réseaux sociaux, elle entre en contact avec des Gazaouis, rencontrant la plupart du temps beaucoup d’hostilité. Mais sa curiosité a porté ses fruits. Elle a en effet débouché sur une correspondance digitale et une amitié virtuelle avec un architecte et professeur d’université de l’enclave, dont le nom ne peut être révélé.

Michal Hidas a eu l’idée d’engager une collaboration avec son correspondant palestinien, et d’utiliser ses croquis pour les imprimer sur les vêtements d’une collection, symboliquement intitulée Bridging. Cette initiative permettant de jeter des ponts entre deux mondes lui a valu de décrocher un prix à la Semaine de la Mode (Fashion Week) de New York, dans la catégorie humanitaire, ainsi qu’une couverture de presse internationale (Vogue, Forbes, etc.).

Michal Hidas n’a pu rencontrer son correspondant palestinien qu’une seule fois, pendant quelques heures à Jérusalem. Un grand moment d’émotion… Elle s’est depuis inspirée du sort tragique des migrants échoués sur les îles grecques pour poursuivre sur sa lancée.

Plus d’infos www.azizii.com - michalhidas.carbonmade.com


 
 

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