L'opinion

Le Régiment immortel en Israël

Mardi 4 juin 2019 par Galia Ackerman, essayiste et historienne
Publié dans Regards n°1045

En 2017, la Knesset a adopté la loi selon laquelle le 9 mai, jour de la victoire sur l’Allemagne nazie selon le calendrier soviétique, devient une fête nationale en Israël. En vertu de cette loi, on doit étudier, de façon obligatoire, dans les unités de l’armée d’Israël et dans les écoles, le thème de la victoire sur l’Allemagne nazie en mettant l’accent sur le rôle joué par l’URSS.

Par ailleurs, l’autorisation est donnée aux écoles religieuses de fêter le Jour de la victoire selon le calendrier juif, le 26 Iyar. Ainsi, les jeunes orthodoxes célèbrent cette fête deux fois par an. Cette loi est une initiative du parti d’extrême droite Israël Beitenou (Israël est notre maison) d’Avigdor Lieberman, qui se targue de représenter les intérêts de la communauté russophone d’Israël. Bien que, ce jour-là, le mémorial Yad Vashem insiste sur l’hommage aux combattants juifs de toutes les armées alliées, cette année, des marches du Régiment immortel furent organisées dans 22 villes israéliennes.

Mais qu’est-ce donc que ce Régiment immortel ? Il s’agit de cortèges, organisés par des Russes dans le monde entier, où des descendants de participants à la Seconde Guerre mondiale portent des portraits de leurs ancêtres pour honorer leur mémoire. En Russie, cette initiative, à l’origine citoyenne et apolitique, s’est transformée en quelques années en une cérémonie à laquelle participent, dans des cortèges à travers tout le pays, dix millions de Russes, dont Vladimir Poutine en personne. Désormais, c’est la principale fête du pays qui affirme ainsi son unité et son droit de dicter sa volonté au monde entier, basé sur son sang versé et sa victoire sur le plus grand Mal du 20e siècle. L’accent est mis non pas sur une réconciliation et la paix, mais bien sur la victoire.

Or, pour que rien n’assombrisse cette victoire, la propagande russe blanchit ou passe sous silence le Pacte germano-soviétique et ses protocoles secrets de 1939, en vertu desquels les deux tyrans, Staline et Hitler, ont dépecé l’Europe de l’Est, mais aussi le massacre de 22.000 officiers polonais à Katyn en 1940, la non-assistance à l’insurrection armée de Varsovie par les troupes soviétiques en septembre 1944, ou encore les viols de plus de deux millions de femmes allemandes en 1945. Elle justifie également la réoccupation de l’Ukraine occidentale et des Pays baltes et l’instauration forcée de régimes communistes dans la moitié de l’Europe. Selon le discours officiel, c’est l’URSS qui fut le principal sauveur de l’humanité et du peuple juif de l’extermination. Grâce à Avigdor Lieberman et au Premier ministre Netanyahou, qui s’entend parfaitement bien avec Poutine, c’est ce discours-là qui est apparemment devenu dominant en Israël.

En réalité, la libération des Juifs des centres d’extermination n’a jamais été une priorité ni pour l’armée soviétique ni pour les armées alliées. Et si Staline a voté pour la création de l’Etat d’Israël en espérant avoir son propre pion sur l’échiquier du Proche-Orient, il a mené parallèlement (1948-1949) une campagne contre le « cosmopolitisme », il a fait fusiller en 1952 les membres du Comité antifasciste juif et il était sur le point d’organiser un pogrom à l’échelle nationale autour de l’affaire des Blouses blanches quand la mort l’a emporté, en 1953. C’est à Staline également qu’on doit la destruction de toute la culture traditionnelle ashkénaze, y compris l’usage du yiddish.

A partir de 1956 et jusqu’à la perestroïka gorbatchévienne, l’URSS a octroyé son soutien militaire à l’Egypte, à la Syrie et à la Jordanie pour combattre l’Etat d’Israël. Il ne s’agissait pas seulement de la livraison d’armes modernes soviétiques, mais d’envois massifs de spécialistes et de conseillers militaires, ainsi que d’envois d’unités entières de l’armée soviétique pour participer aux guerres contre Israël. Ainsi, entre 30.000 et 50.000 militaires soviétiques ont servi en Egypte entre 1967 et 1973. Par ailleurs, c’est l’URSS qui formait des cadres militaires palestiniens et c’est l’Allemagne de l’Est, fidèle satellite soviétique, qui formait les terroristes palestiniens. D’origine juive soviétique, je me souviens parfaitement de la rhétorique antisioniste et antisémite qui se pratiquait ouvertement en URSS, en particulier à partir de la guerre de Six Jours.

La Russie post-soviétique aurait-elle changé complètement son attitude envers Israël ? Dans le contexte des sanctions occidentales, ce pays a plus que jamais besoin d’un partenariat avec Israël pour pouvoir lui acheter ses hautes technologies, tout en soutenant les ennemis jurés d’Israël - la Syrie d’Assad, l’Iran et le Hezbollah. Et la Russie a toujours voté en faveur des résolutions anti-israéliennes à l’ONU. Alors, pourquoi glorifier l’URSS en Israël à l’occasion du 9 mai ? Pourquoi arborer des drapeaux rouges ? Israël a l’obligation morale d’honorer les vétérans de toutes ses guerres, les combattants juifs et les victimes de la Shoah, mais ne doit pas verser dans la version russo-soviétique de l’Histoire. 

Galia Ackerman vient de publier Le Régiment Immortel. La Guerre sacrée de Poutine, (éd. Premier Parallèle).


 

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