Carnet de route d'Elie Barnavi

Trump, les Kurdes et nous

Mardi 5 novembre 2019 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël
Publié dans Regards n°1053

Comme promis à la fin de ma dernière chronique, il est grand temps de s’occuper d’autre chose que de nos tribulations électorales. D’autant que lesdites tribulations ne débouchent pour l’heure que sur du vent. On y reviendra lorsqu’on aura quelque chose à se mettre sous la dent.

Parlons plutôt de la Syrie, où il se passe des choses graves, dont les ondes de choc se propagent dans l’ensemble du Proche-Orient, en Europe et jusqu’aux Etats-Unis. Le dimanche 6 octobre, après une conversation téléphonique avec son homologue turc Recep Tayyp Erdogan, Donald Trump a annoncé le retrait du millier de combattants américains qui servaient dans le nord-est du pays. Comme à son habitude, il a agi seul, sur un coup de tête, sans concertation aucune avec ses généraux, ses diplomates, ses experts, et, bien sûr, ses alliés. Ce « grand jour pour la civilisation », c’est ainsi qu’il a présenté l’affaire, a enclenché aussitôt une série d’événements qui propulsent la région dans une configuration géopolitique nouvelle, et cela au profit d’un quatuor d’acteurs dont il faut être un Trump pour leur offrir un tel cadeau.

Erdogan d’abord. Le reïs néo-ottoman, qui n’attendait que ce feu vert, s’est empressé de lancer son armée à l’assaut de la région frontalière tenue par des Forces démocratiques syriennes, dont les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) sont la principale composante. Peu lui chaut que ces hommes et ses femmes ont été le fer de lance dans la guerre contre les fanatiques de l’Etat islamique. Pour lui, ce sont des terroristes pires que les hommes de l’Etat islamique, et il entend les chasser de sa frontière méridionale au-delà d’une bande de territoire de près de 450 kilomètres de long et d’une trentaine de kilomètres de profondeur, où, accessoirement, il veut installer le gros des trois millions de Syriens qui ont trouvé refuge sur son territoire. On a eu un avant-goût de ce qui attend les Kurdes en janvier 2018, lors de l’opération brutale, cyniquement nommée « Branche d’olivier », contre l’enclave kurde d’Afrine.

L’Iran ensuite, dont Assad est le protégé et qui voit ainsi consolidé le fameux arc chiite Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth. Tant que les Kurdes et les Américains étaient là, cet axe avait du mal prendre consistance. Eux partis, il ne reste que les Israéliens pour essayer de le mettre à mal.

Bashar al-Assad aussi. Le boucher de Damas espérait recouvrer son emprise sur la totalité de la Syrie ; Trump la lui offre, à terme, sur un plateau d’argent. Ce sont les forces du régime qui vont occuper l’essentiel des positions abandonnées par les Kurdes et leur ci-devant allié américain. Il ne restera alors plus que l’enclave d’Idlib, dans le nord-ouest. Ce n’est plus qu’une question de temps.

Poutine enfin. Lui est le grand vainqueur de la séquence, le seul en mesure de parler à tout le monde, le seul aussi à savoir ce qu’il veut et à disposer de forces militaires sur le terrain pour l’obtenir. S’il laisse faire la Turquie, c’est parce qu’il espère mettre en œuvre l’accord de septembre 2018, pour l’heure resté lettre morte, qui prévoit le désarmement des dizaines de milliers de rebelles syriens retranchés dans la province d’Idlib. Cependant que le retour des réfugiés, outre le fait d’étoffer la présence arabe au détriment des Kurdes, est censé prouver que la Syrie est à nouveau un pays sûr. Certes, Erdogan est un allié peu commode, et la présence de ses troupes sur le sol syrien est un obstacle à la souveraineté syrienne. Mais seul Poutine est en mesure de négocier le retrait, en définitive inévitable, des forces turques du territoire syrien.

La liste des perdants découle de celle des gagnants. Placés en étau entre le régime d’Ankara et celui de Damas, les Kurdes se sont résolus à opter pour le moindre mal et se mettre sous la protection de l’homme qui, avant la guerre civile, leur déniait jusqu’à la citoyenneté. Leur projet d’autonomie évanoui avec le lâchage américain, leur avenir est plus incertain que jamais. Et ce n’est pas l’Europe, à laquelle Erdogan tient la dragée haute grâce au chantage aux réfugiés, qui leur sera d’un quelconque secours.

Washington a perdu le peu de crédibilité qui lui restait depuis l’accession de Trump à la présidence et son saccage systématique des institutions des Etats-Unis à l’intérieur et de leur système d’alliances à l’extérieur. Déjà, le 20 juin, il avait annulé au dernier moment les frappes prévues en réaction à la destruction en vol par les Iraniens d’un drone américain. Comme toujours, la décision fut prise en solitaire et au mépris de toute considération de prestige international et de capacité de dissuasion. En même temps, Erdogan, en s’entêtant à acheter des missiles russes S-400 et à continuer d’acheter du pétrole iranien, a montré le peu de cas qu’il faisait des menaces de Washington. Puis, les Iraniens, encore eux, se sont permis d’orchestrer une attaque majeure contre la principale installation pétrolière saoudienne sans que Trump s’en émeuve outre mesure ; c’est une affaire saoudienne, dit-il, en oubliant -mais le savait-il seulement ?- que la sécurité des champs pétrolifères saoudiens était une affaire américaine depuis… 1945. Pis, l’agression iranienne contre le principal allié de Washington dans la région n’a fait que fouetter le désir du Président de prendre langue avec l’agresseur. Le voici maintenant qui lâche en rase campagne un frère d’armes valeureux dont les Américains eux-mêmes n’ont cessé de célébrer les vertus. Certes, assailli par les critiques, y compris au sein de son propre parti, Trump a fulminé le lendemain, 7 octobre, un Tweet mémorable -« Si la Turquie fait quoi que ce soit dont j’estime, dans ma grande et inégalable sagesse (sic), que cela dépasse les bornes, je détruirai et anéantirai complètement l’économie de la Turquie »- et envoyé dans la foulée à Erdogan une lettre comminatoire rédigée dans un style de boss mafieux. Aux dires du ministre turc des Affaires étrangères, le destinataire l’a jetée au panier…

La conclusion s’impose : la parole des Etats-Unis, désormais pathétique tigre de papier, ne vaut rien ; toute alliance, aussi solide paraisse-t-elle, n’existe que jusqu’au prochain Tweet qui risque de l’annuler. On comprend que l’homme fort de Riyad, Mohamed bin Salman (MBS pour les intimes) cherche à nouer le dialogue avec Téhéran, par l’entremise de Bagdad.

Il reste Israël, qui fait le dos rond, en attendant - en attendant quoi ? Le prochain Tweet ? Toute la stratégie de défense de Netanyahou était fondée sur l’alliance avec Trump, supposément le plus grand ami que l’Etat juif n’ait jamais eu à la Maison-Blanche. L’absence de réaction américaine à l’attaque iranienne en Arabie saoudite et le lâchage des Kurdes ont réduit cette stratégie à néant. Ce dernier exploit, le Cyrus de Washington ne s’est même pas donné la peine d’en avertir son ami de Jérusalem.

Sans doute Netanyahou lui-même a-t-il enfin compris l’ampleur du désastre. Dans un discours alarmiste prononcé à la Knesset début octobre, il a averti le pays que le danger d’un conflit majeur avec l’Iran était imminent et qu’il fallait par conséquent augmenter de manière significative le budget de la défense afin d’y faire face. Mais ce qui ne se trouvait pas dans son discours -Trump, sa décision héroïque de saborder l’accord nucléaire iranien, son alliance indéfectible avec l’Etat juif contre les menées néfastes de Téhéran- est plus important que ce qui y était dit. Du coup, Israël se sent seul, tragiquement seul.

Gageons que Trump n’en a cure. Depuis les dernières élections, il n’a même pas fait à son ami l’aumône d’un coup de téléphone. Comme on sait, le président goûte peu les perdants… 


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Amos Zot - 14/11/2019 - 10:02

    Le fait que la communauté internationale n'accepte pas la création d'un Etat kurde est un véritable scandale . Tous ceux qui réclament un Etat palestinien mais pas un Etat kurde sont pour moi suspects d’antisémitisme.
    Le fait qu'il n'y ait pas un Etat palestinien est également un scandale mais imputable à ses dirigeants soit corrompus soit manquants de courage.
    Je ne sais pas si Monsieur Barnavi est devenu un Juif ultra orthodoxe et pense que Trump est le Messiah mais il ne suffit pas que Trump dise à Erdogan de ne pas entrer en Syrie pour que ce dernier accepte.
    Que ce serait-il passé si Trump n'avait pas retiré ses soldats et qu' Erdogan avait envahi la Syrie?
    Pour Barnavi,tout est simple : Trump doit faire la guerre à la Turquie , à l'Iran, peut-être aussi à la Syrie et si nécessaire à la Russie et quid de la Chine.
    Il faut pas confondre la géopolitique et jouer avec les soldats de plomb quand vous aviez 5 ans.