Au CCLJ

Alexandre Jardin : "Des gens très bien"

Mardi 6 septembre 2011 par Géraldine Kamps

Alexandre Jardin nous révèle dans son dernier livre tout le poids d’être le petit-fils de Jean Jardin, ce directeur de cabinet de Pierre Laval, chef du gouvernement de Vichy et principal maître d’œuvre de la politique de collaboration d’Etat avec l’Allemagne nazie. Une hérédité dont il souhaite se désolidariser définitivement aujourd’hui. Il nous en parlera au CCLJ le 22 septembre 2011.

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    Pourquoi ce livre, pour cesser d’être « complice » ? On n’est évidemment pas responsable de ce que les membres de sa famille ont pu faire, mais on est totalement responsable de son regard, surtout quand on quitte l’âge des premières fidélités. C’est très difficile de faire sauter le silence des siens dans une première partie de vie, parce qu’on est tous très liés à nos familles, il y a de fantastiques enjeux d’amour. Une fois qu’on atteint un certain âge, en revanche, il y a des fidélités qui deviennent des ignominies. Et puis, j’ai des enfants. Je ne voulais pas en faire les héritiers de quelque chose d’ignoble. Je suis avant tout écrivain. Et pendant des années, je me suis trouvé dans la position très inconfortable d’un type qui évite un livre, un livre-clé.

    « La littérature peut tout », dites-vous, en faisant allusion au Nain jaune (1978) de votre père. Comment votre famille a-t-elle réagi à la publication de votre livre ? Ma famille a réagi avec panique. Je l’avais mise au courant quelques mois avant la publication, mais je connais trop les fidélités des miens pour avoir été obligé de passer outre. Je consentais à une forme de divorce. Il y a un moment où est obligé d’être fidèle à soi-même, et cela a un prix. Les réactions ont donc été très violentes, et je suis totalement coupé aujourd’hui d’une partie de ma famille, celle qui est fidèle à cette mémoire-là et regarde Vichy avec toutes les complaisances qui me répugnent. Comme beaucoup qui ont pris la parole publiquement et qui ont trouvé dans les médias français des relais d’autant plus forts qu’ils trouvaient chez certains membres de ma famille la possibilité de dire ce qu’ils n’arrivaient pas à assumer ouvertement. C’est un énorme problème français et européen. On a été prêt à parler de toutes les collaborations européennes avec le nazisme, tant qu’on parlait de manière générale, pas sur le plan familial. Les Français sont prêts à presque tout reconnaitre dans les manuels scolaires, pourvu que ça ne les touche pas directement. Or, Vichy n’a pas pu avancer sans un soutien populaire assez considérable. Etrangement, lorsqu’un film comme La Rafle sort sur les écrans, vous ne retrouvez sur les plateaux télé aucun des descendants des policiers. Pourtant ces gens-là ont des familles…

    Comprenez-vous la critique, notamment celle de votre ancien ami Pierre Assouline ? Non, je n’ai pas compris la critique. Je pensais que 70 ans s’étaient écoulés et que je n’aurais pas à affronter une telle dureté. Cela m’a effrayé. Et puis, il y a eu une coupure inouïe entre certains médias nationaux et la réaction des gens dans la rue qui a été d’un franc soutien. En ce qui concerne Pierre Assouline, ce qu’il a fait est inqualifiable. Il y a un niveau de complaisance qui, sous couvert d’efforts pour comprendre la complexité des choses, finit par permettre d’écrire une biographie à la gloire du directeur de cabinet de Pierre Laval. J’ai compris pourquoi il m’en voulait après que les archives soient remontées, après la publication. Ce qu’on pouvait subodorer -à savoir que le directeur de cabinet de Pierre Laval ne pouvait pas ne pas être au courant de la totalité des activités de son patron-, s’est confirmé en grattant un peu plus. Je n’exagère pas le rôle de mon grand-père, je dis seulement qu’il était directeur de cabinet. Ce livre a agi comme un formidable révélateur, alors j’ai perdu des amis, mais j’en ai gagné beaucoup d’autres. Quand on porte le nom qui est le mien et qu’on a la position littéraire qui est la mienne, on a la possibilité de faire avancer son groupe. C’était une responsabilité personnelle et collective.

    Vous avez lancé en 1999 le projet « Lire et faire lire » pour faire des Français, dites-vous, un Peuple du livre. Une façon de réparer ? A ma petite manière, oui. Je reste convaincu que ce qui donne à Israël sa capacité de résistance au Moyen-Orient, c’est son lien avec le Livre, avec l’écrit. « Lire et faire lire » est un projet intergénérationnel dans lequel 13.000 retraités bénévoles vont dans les écoles maternelles et primaires françaises pour enseigner le plaisir de la lecture à 250.000 enfants. J’ai construit ce projet avec des amis, et on y a fédéré de grandes associations. Nous sommes également soutenus par les pouvoirs publics, et je m’y implique pour trouver des fonds. Je ne veux pas bâtir une grande association, je veux transformer ce pays en une nation de lecteurs.

    Ce livre marque-t-il un tournant dans votre carrière ? Tout à fait, c’est affreux de se dérober pendant si longtemps. C’est un livre inconfortable, mais vivifiant. Quand on saute dans le vrai, cela transforme très profondément les rapports qu’on a avec les autres. Plutôt pour le meilleur, même si le pire devient visible. Mes livres précédents fuyaient le réel. Aujourd’hui, j’assume. Et je continuerai à signer Alexandre Jardin. Changer de nom serait un mensonge.

    Alexandre Jardin, Des gens très bien, éd. Grasset

     


     
     

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