Cinéma

"Coexister" n'est pas cohabiter

Mardi 10 octobre 2017 par Florence Lopes Cardozo

Imagine un film qui unit un prêtre, un imam et un rabbin, dans la musique, leur religion commune. Imagine un film religieusement incorrect qui te donne envie de Croire… Croire en l’entente possible des communautés chrétienne, musulmane et juive. Imagine du partage, de la tolérance, suivis d’une cuisante déception.

Fabrice Eboué, réalisateur

Le pitch
Un producteur de musique, à la recherche d’un filon commercial, rame sec. Mis sous pression par le groupe financier auquel sa boite appartient, il a une révélation : monter un prêtre-rabbin-imam band. S’ensuit un casting, style la pub de la Vache Qui Rit, pour auditionner des candidats non volontaires. Les séquences sont cocasses, lourdes, trash, les approximations tétanisent, les répliques limites et caricaturales fusent dans un souci d’égalité : chacun en prend pour son grade. Parodie, cynisme, préjugés, provocations, transgressions, les adeptes de Mahomet, Yahvé et Jésus auront de quoi écarquiller les yeux, sourire, voire rire jaune, noir, blanc, rouge, musulman, juif, catholique ou laïque. La platitude des premières séquences devance une comédie qui prend son rythme. Et voir in fine ces trois énergumènes s’agiter sur la scène et rassembler les jeunes et moins jeunes de tous bords fait chaud au cœur. Tu te dis naïvement que si ça peut changer le regard de quelques-uns, t’achètes.

Le prêche
Et puis on voit Fabrice Eboué et sa bouille bon enfant faire le prêchi-prêcha de son nouvel opus. A l’instar de son personnage dans le film, Eboué surfe sur un sujet porteur. Bien joué en ces périodes de tensions communautaires ! Si le réalisateur se défend de « porter un message », il parle volontiers, zapping : « (…) de la société dans laquelle je vis (…) », « Ne pas tomber dans les gros clichés en permanence, on ne pouvait pas être bancal ni vulgaire… », « (…) Avec ce film, j’entends « ne cédons pas à la terreur », je ne cède pas à la terreur, je fais mon métier, j’ose ».

Le clash
Regards aura l’opportunité d’interviewer Fabrice Eboué au cours d’une rencontre professionnelle au discours lisse et rôdé. Les questions collectives portent davantage sur la facture du film, le fond étant vite ramené au rang de comédie. A l’issue de l’échange, et pour faire comme Ciné Télé Revue, je lui demande s’il accepte de poser avec Regards entre les mains. C’est pour mes confrères de la rédaction, le cliché n’est pas destiné à la publication. OK ! Esprit convivial. Promo. Photos rapides et décontractées, avec et sans Regards. Je l’invite à garder le magazine. Il le feuillette dans le couloir avant de s’engouffrer dans une Mercedes noire. Coup de théâtre -non de cinéma- ses deux accompagnateurs surgissent de la voiture et me somment, à la demande de l’intéressé, d’effacer la photo (compromettante) avec Regards. A cet instant de ma carrière, je réalise que je peux faire une grande croix sur mon avenir de paparazza. Faut dire que Theodor Herzl, hipster sioniste en couverture, ça stigmatise, ça devient politique, sioniste, chaud quoi. Tu as peur de quelque chose ? T’es pas à l’aise ? Avec quoi ? Faut parler ! Grand dieu, dans quelle mouise t’es allé te fourrer ?
Perso, j’ai toujours pensé que si Regards se convertissait dans le cyclisme, tout serait plus simple. Et moi qui venais acheter du vivre-ensemble, positivement participer à la grande messe de l’ouverture et de la fraternité. Les valets satisfaits s’engouffrent dans la Mercedes qui s’évanouit. Et moi un peu aussi. C’est la première fois que j’essuie un tel geste sans précaution, sans justification. Bah, ça fait 5778 ans que, Non ! J’aurais aimé entendre les mots de la bouche de l’homme, du citoyen, de l’artiste irrévérencieux, du réalisateur qui ose. Qui ose aborder la divine comédie… Alors Fabrice Eboué, ose ou vérité ?

Sortie en salle (Belgique) : 11 octobre 2017

Avec Guillaume de Tonquédec dans le rôle du curé, Ramzy Bédia en imam et Jonathan Cohen en rabbin.


 
 

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  • Par Jean-Pierre Netter - 20/11/2017 - 23:58

    voilà un monsieur bien frileux dans l'engagement de la coexistence qui démontre par son attitude que s'arrêter à des préjugés dans un film n'est pas les combattre dans la vie. Merci de nous le signaler