Culture/Livres

Karine Tuil "L'Histoire l'a souvent prouvé: on n'échappe pas à sa judéïté"

Mardi 6 septembre 2016 par Laurent-David Samama
Publié dans Regards n°846

Après avoir frôlé le Goncourt avec L’invention de nos vies, Karine Tuil revient bousculer la rentrée littéraire avec un dixième roman aussi puissant que moderne, L’insouciance, publié aux éditions Gallimard. Interview.

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    Vous signez votre retour avec L’insouciance, un roman qui explore le thème de l’identité et raconte les clivages sociaux, politiques et religieux. Peut-on parler de littérature ancrée dans le réel?

    Karine Tuil Je serais incapable aujourd’hui d’écrire sur un autre sujet que notre société, la période chaotique que nous traversons, les peurs légitimes qu’elle fait naître. La littérature, c’est à la fois le lieu du questionnement et de la réparation. J’écris pour tenter de comprendre ce qui défie l’entendement. J’aime beaucoup cette phrase de Mario Vargas Llosa : « Au cœur de toute fiction flamboie une protestation ». C’est exactement le thème de L’insouciance : une protestation contre le monde tel qu’il nous est donné aujourd’hui et dont chaque battement semble annoncer la fin de l’innocence. A un moment, dans le livre, l’un des personnages, la jeune journaliste et écrivain Marion Decker, dit au lieutenant avec lequel elle vit une passion amoureuse : « J’écris parce que la vie est incompréhensible ». Ecrire ne permet pas de comprendre, mais de circonscrire la zone de la douleur. L’enjeu, c’est de parvenir à poser des questions morales, politiques, intimes, d’écrire un roman qui embrasserait la complexité du monde, tout en divertissant le lecteur. L’insouciance est dans la continuité de mon précédent livre : un texte dont l’ambition est d’explorer notre société à travers le récit de destins croisés.

    Au-delà des thèmes qu’il traite, votre nouveau livre se distingue par sa forme, celle du roman choral, et son ambition cinématographique, proche des standards de la littérature américaine…

    K.T. Je n’ai pas d’influence particulière quand j’écris, le processus qui mène au livre est assez mystérieux, mais j’ai beaucoup de plaisir à écrire des romans amples, aux structures parfois complexes, abordant des sujets de société et mêlant différents personnages issus de milieux opposés. J’aime la littérature américaine -Philip Roth, Faulkner, Mailer, Baldwin, notamment- et aussi le cinéma, parce que la question du point de vue y est centrale. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de créer du contraste, de l’ambiguïté, une forme de complexité aussi, et d’entraîner mon lecteur dans des univers qui lui sont étrangers, puis, au cours de la lecture, le renvoyer à des questions plus intimes et universelles.

    Dans L’insouciance, il est également question de l’identité juive qui poursuit, presque comme une malédiction. Que dire de votre personnage François Vély ?

    K.T. François Vély est le fils de Paul Vély, un résistant, ancien ministre, un homme qui a cru, au lendemain de la guerre, pouvoir se réinventer et échapper à son identité juive. Né Lévy, il est devenu Vély, a épousé une femme catholique et élevé ses enfants dans la religion de cette dernière. C’était sans compter sur l’émergence d’une époque où l’on est assigné à son identité, où il est devenu impossible d’exister sans être renvoyé à son origine, sa religion réelle ou supposée, et où les crispations identitaires sont très fortes. Jamais la phrase d’Aimé Césaire ne m’a semblé autant d’actualité : « Liberté, égalité, fraternité, prônez toutes ces valeurs, mais tôt ou tard, vous verrez apparaître le problème de l’identité ». L’histoire l’a souvent prouvé : on n’échappe pas à sa judéité. François Vély va faire l’amère expérience de l’antisémitisme, lui qui ne s’était jamais perçu comme juif, et devenir une figure du bouc émissaire. Le personnage de François Vély est évidemment une incarnation de mes peurs et, sans doute, d’une manière générale, de celles des Juifs d’Europe qui voient leur sort de plus en plus fragilisé.

    En bref Trois personnages, trois vies que tout oppose et qui finiront par s’entremêler au fil des chapitres. De retour d’Afghanistan où il a perdu plusieurs de ses hommes, le lieutenant Romain Roller est dévasté. Au cours du séjour de décompression organisé par l’armée à Chypre, il a une liaison avec une jeune journaliste mariée à François Vély, un charismatique entrepreneur franco-américain, fils d’un ancien ministre et résistant juif. Après avoir posé pour un magazine, assis sur une œuvre d’art représentant une femme noire, Vély est accusé de racisme. La machine antisémite se met en route, la presse s’emballe, toutes deux menacent de faire s’écrouler son empire industriel. Ami d’enfance de Romain, Osman Diboula, fils d’immigrés ivoiriens devenu politicien, alternant grâces et disgrâces au lendemain des émeutes de 2005, prend alors publiquement la défense de l’homme d’affaires. Malgré lui, il va entrainer tous les protagonistes dans une épopée qui révèle la violence du monde. Et la fin de l’insouciance… 

    Karine Tuil, L'insouciance, éd. Gallimard

     
     

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