Antisémitisme : brisons le silence

Mercredi 2 avril 2003

 

Avec le recul qui s'impose, le Centre Communautaire Laïc Juif s'inquiète des traces que peuvent laisser au sein de la population juive de Belgique la ratonnade antisémite dont huit adolescents juifs ont été la cible à la station de métro Lemonnier après avoir quitté l'Athénée Maïmonide de Bruxelles le 10 mars dernier ainsi que l'attaque au cocktail Molotov de la synagogue de la rue de la clinique à Anderlecht du 18 mars. Ces agressions antisémites ne sont malheureusement pas les premières d'une liste qui a pris des proportions inquiétantes depuis plus de deux ans. Bien qu'ils ne sombrent pas dans la paranoïa et qu'ils n'aient pas décidé d'émigrer en masse malgré les appels malheureux et irresponsables d'un ministre israélien, les Juifs de Belgique s'interrogent. Le pays dans lequel ils vivent depuis plusieurs générations et auquel ils ont contribué au développement économique, culturel, scientifique et politique serait-il devenu antisémite ? Dans leur grande majorité, ils répondent par la négative en déclarant que la Belgique n'est pas un pays antisémite. En effet, l'antisémitisme n'y constitue guère une force politique et morale significative. Ils constatent malgré tout que l'antisémitisme s'y développe et plus particulièrement dans des milieux que les organisations de lutte contre le racisme ont toujours considérés comme immunisés contre un tel phénomène. Les auteurs d'actes antisémites, ceux qui crient mort aux Juifs dans les rues ou qui commettent des voies de fait sur des Juifs, sont pour la plupart des jeunes belges issus de l'immigration arabo-musulmane. Le conflit israélo-palestinien et sa subjective médiatisation ont fouetté l'imaginaire de cette jeunesse qui, moins par conscientisation politique que par frustration sociale, s'est identifiée aux Chebabs palestiniens défiant l'armée israélienne. A cet égard, l'antisionisme rabique de certains milieux associatifs et de mouvements d'extrême gauche a bien souvent alimenté les passions antisémites en diabolisant Israël par tous les moyens. Soutenir la cause palestinienne est légitime. Manifester ce soutien par le biais de la judéophobie nous paraît en revanche inadmissible. Ainsi, les slogans les plus scandés lors des manifestations pour la Palestine associent bien souvent l'appel aux meurtres visant les Juifs et la solidarité avec le peuple palestinien. La tragédie du Proche-Orient et la politique d'un gouvernement israélien, si contestable soit-elle, ne peuvent justifier l'injustifiable : faire des Juifs la cause ultime des malheurs du monde arabe en les identifiant indistinctement à Israël, lui-même confondu avec le mal absolu. Dans un souci légitime de ne pas réactiver un racisme anti-arabe renforçant les discriminations, des responsables politiques et associatifs ont déclaré que les violences anti-juives actuelles sont le fait de jeunes voyous désœuvrés n'exprimant pas le moindre antisémitisme. Comment expliquent-ils alors que ces violences font à chaque fois appel aux méthodes connues de l'antisémitisme classique ? En s'attaquant à des cibles juives, les agresseurs n'ignorent pas qu'ils reproduisent des gestes qui ont une signification chargée politiquement et symboliquement. Si ces actes isolés ne sont pas vigoureusement condamnés, ils seront tolérés pour ensuite devenir l'expression normale d'une jeunesse en manque de repères. C'est la raison pour laquelle personne, et sûrement pas la cause palestinienne, n'y gagne à passer ces faits sous silence. Bien évidemment, il est irresponsable d'analyser ce phénomène à la lumière du passé le plus sombre. Nous ne sommes ni dans les années trente ni dans les années quarante. Ces jeunes arabes ne sont pas les Nazis qui organisèrent en novembre 1938 la Nuit de cristal en brûlant en une seule nuit des milliers de commerces juifs et des centaines de synagogues. Les Juifs de Belgique ne connaissent pas aujourd'hui les conditions peu enviables de leurs parents ou grands-parents qui étaient dans leur écrasante majorité des immigrés vivant dans les quartiers les plus pauvres de Bruxelles ou d'Anvers. Ceux qui cherchent à établir sans cesse des analogies avec les persécutions et la Shoah se trompent car non seulement ils banalisent cet antisémitisme extrême mais ces comparaisons ne permettent pas de mobiliser pleinement les capacités d'analyse et de compréhension d'un phénomène nouveau en Belgique : l'antisémitisme véhiculé par les premières victimes du racisme ! La condamnation ferme de cette nouvelle forme d'antisémitisme est nécessaire mais pas suffisante. Combattre efficacement ce fléau suppose que l'on s'interroge sans complaisance sur les raisons pour lesquelles ces jeunes expriment leur solidarité aux causes palestinienne et irakienne en puisant dans la tradition antisémite. Comme l'exprime justement la sociologue française, Dominique Schnapper, on peut comprendre l'antisémitisme des jeunes musulmans, mais c'est singulièrement les mépriser que de ne pas dénoncer chez eux ce qu'on ne dénoncerait pas chez toute autre personne. C'est justement parce qu'ils sont nos égaux que nous ne devons pas admettre que leur morale soit différente de la nôtre. C'est profondément les respecter que d'avoir à leur égard la même exigence qu'à l'égard de tous les citoyens. Face à cette violence antisémite qui s'abat sur notre pays, nous attendons des gouvernants, des partis politiques, des institutions et de l'ensemble de la société civile une très large mobilisation. Nous avons toujours lutté contre le racisme et la xénophobie. Nous avons dénoncé la montée de l'extrême droite en Autriche, en France et Italie. Aujourd'hui, le sentiment de solitude des Juifs est effrayant. La lutte contre l'antisémitisme, comme le disait Sartre, ne doit pas seulement être un combat juif.


 
 

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