Ce mal qui ronge notre démocratie

Jeudi 16 septembre 2004 par Géraldine Kamps

 

L’agression perpétrée à Wilrijk, le 24 juin dernier, contre un adolescent juif, suivie la même semaine d’actes analogues, a marqué une limite qui n’avait jusqu’à ce jour été franchie. Aux condamnations politiques ont succédé des manifestations de plusieurs centaines de personnes à Bruxelles et Anvers. Une délégation du CCOJB, du Consistoire et du Forum a ensuite été reçue par le ministre de l’Intérieur Patrick Dewael et le Premier ministre Guy Verhofstadt, réclamant d’une seule voix une intervention plus sévère de la justice, la tolérance zéro face à l’antisémitisme et au racisme.

Si l’émotion est restée vive, la tension semble toutefois un peu retombée à Anvers après la succession d’agressions survenues à Wilrijk à la fin du mois de juin. Toujours pas de nouvelles par ailleurs de l’instruction et des poursuites entamées contre les auteurs du coup de poignard porté contre Noah Schmahl, 16 ans, heureusement rétabli aujourd’hui.
Des agressions verbales, parfois physiques, il y en avait régulièrement et depuis longtemps, soutient Pinchas Kornfeld, porte-parole de la Yeshiva Etz Chaïm dans laquelle Noah vient suivre ses cours. La communauté de Belz, composée de hassidim et située près de la gare, est elle aussi victime d’attaques depuis des années. L’intifada est une chose et chacun a son opinion sur Sharon, mais importer le conflit en est une autre. La manifestation organisée en avril 2001 par Abou Jaja, à la suite des événements de Jénine, était, selon moi, un premier avertissement. Ce qui est arrivé est malheureusement bien pire.
Et le secrétaire général de la communauté orthodoxe de distinguer deux types d’importation : Il y a certains musulmans d’une part, influencés par la stigmatisation des Juifs, notamment dans les prêches, mais aussi sur les sites internet, les feuilletons… Et puis, il y a des «Belges de Belgique», les ONG, certains politiques et les médias qui trouvent de bon ton d’attaquer Israël. L’amalgame quasi systématique entre les Juifs et les Israéliens, s’il n’est peut-être pas volontaire, a en tout cas de terribles conséquences sur notre communauté. Un tabou a sauté. Il est clair que les responsables des dernières agressions, se sentent immunisés : «Je ne suis pas le seul à penser comme ça, tout le monde le pense!».
A la question de savoir si l’on peut critiquer le Premier ministre israélien sans être taxé d’antisémite, Pinchas Kornfeld répond : Bien sûr, sauf si la critique risque de stigmatiser les Juifs de Belgique. Et de souligner l’énorme travail accompli par le Forum pour inciter les victimes d’actes antisémites à déposer plainte. Le bourgmestre, le procureur et le chef de corps nous ont reçus après les événements, regrettant de devoir commencer l’enquête à zéro, faute de plaintes concernant les agressions précédentes. Nous sommes conscients que les auteurs sont issus d’une minorité de jeunes désoeuvrés, nous avons d’ailleurs reçu des lettres de soutien de l’UMIVA (Unie der Moskeeën en Islamistische Verenigingen van Antwerpen - l’Union regroupe 26 mosquées dont 18 à Anvers, ndlr) qui défend comme nous la démocratie, et de Mohamed Boulif, président de l’Exécutif des Musulmans, présent à la manifestation. C’est très important.

L’intifada comme alibi

Président du Forum der Joodse Organisaties d’Anvers, Elie Ringer, lui aussi très choqué par le passage des agressions verbales à ce qui aurait pu se terminer tragiquement, rappelle la banalisation des actes antisémites et réitère sa demande aux autorités de mieux gérer la situation. Il y a un réel problème d’intégration qu’on a voulu cacher pendant des années, affirme-t-il. Par un amalgame systématique dans la critique à l’égard d’Israël, le Juif s’est retrouvé fragilisé, plus faible, c’est donc lui qui a été pris pour cible. Le conflit israélo-palestinien n’est pas la cause mais l’alibi d’un antisémitisme historique. Un antisémitisme exacerbé chez certains extrémistes qui relaient le message de certains médias arabes auxquels ils ont accès.
La rencontre avec les autorités fédérales a donné lieu à deux séries de mesures qui devraient être prises par le nouveau gouvernement : de point de vue préventif tout d’abord, en ce qui concerne la sécurité des institutions juives, mais aussi l’éducation, essentielle, la responsabilité citoyenne, avec la proposition notamment de cours sur la tolérance, la démocratie, en diffusant ce même message auprès des organisations musulmanes et des parents d’élèves. Du point de vue répressif ensuite, en appelant les instances judiciaires à réagir plus fortement pour éviter la récidive. Je reste modérément optimiste, reconnaît toutefois Elie Ringer. Il faudra juger des effets de ces mesures dans les faits. Le rôle de l’Etat est de garantir la sécurité de tous ses citoyens, quelle que soit leur conviction ou leur religion. Pour l’instant, il n’y parvient pas. Le président s’indigne également d’une réaction comme celle de Mohamed Chakar, représentant de la Federatie van Marokkaanse Verenigingen, qui n’a pas hésité, après l’agression de Wilrijk, à accuser la communauté juive de «manipulation», invoquant un «agenda secret» et s’étonnant que l’on qualifie l’acte d’«antisémite». Des éléments perturbateurs comme ceux-là, même s’ils ne doivent pas être généralisés, doivent être mieux contrôlés par la communauté musulmane. Elie Ringer demandera aussi aux autorités fédérales de dégager un budget spécial pour sécuriser les institutions juives, à l’instar de la France. Et la Yeshiva de Wilrijk, de déjà plancher sur une clôture qui sécurisera ses bâtiments.
Après une visite du bourgmestre d’Anvers, Patrick Janssens, et l’envoi par le Palais d’un bouquet de fleurs en guise de soutien, le Rabbin Jacob Schmahl, le père du jeune garçon victime de la violente agression, n’éprouve aujourd’hui aucun ressentiment. Il souhaite simplement voir les auteurs retrouvés et punis pour ce qu’ils ont fait. Je suis en faveur du dialogue et je pense qu’on peut éduquer les gens, les encourager à accepter chaque religion. Mais il faut à tout prix que la police prenne ces actes au sérieux, sans rien laisser passer.

Le Plan Arena de prévention et de répression des violences racistes et antisémites

Le plan d'action fédéral contre les violences racistes, antisémites et xénophobes de l’ancienne Ministre de l'Intégration sociale et de l'Egalité des chances, proposé en collaboration avec la ministre de la Justice Laurette Onkelinx et le ministre de l'Intérieur Patrick Dewael, a été adopté par le Comité ministériel restreint le 14 juillet dernier. En voici quelques points-clés.
* Renforcer la formation des policiers et des magistrats dans l’identification des délits à caractère raciste. Toute condamnation sur base des lois réprimant le racisme et le négationnisme devra automatiquement entraîner la perte des droits civils et politiques pour une durée déterminée, comme c’est actuellement le cas pour les fonctionnaires.
* Affiner la nomenclature permettant d’identifier les motifs racistes ou antisémites de certaines infractions. Rapports périodiques des Procureurs généraux sur le suivi et l’analyse des plaintes.
* Créer une cellule spécifique de surveillance des messages racistes sur internet dans le cadre d’un partenariat entre l’Observatoire de l’Internet et le Centre pour l’égalité des chances.
* Veiller à ce que les entreprises publiques puissent refuser de distribuer des tracts à caractère raciste en modifiant la loi de 1991 sur les entreprises publiques.
* Soutenir la création d’un centre de ressources, notamment en faveur du dialogue judéo-arabe, à destination du monde éducatif et associatif, chargé de développer des programmes d’activités et des instruments pédagogiques susceptibles d’améliorer le dialogue interculturel et de faire reculer les préjugés et les amalgames.
* Organiser, avec les Communautés française et flamande, un forum à destination des professionnels (éducation, médias…) sur les stratégies visant à rendre compte des évènements internationaux, notamment relatifs au Moyen-Orient et aux faits de terrorisme sans alimenter les préjugés.
* Sensibiliser les services de police à la problématique du racisme et de l’antisémitisme.
* Confier à la sûreté de l'Etat la mission d'enquêter sur les mosquées suspectées de divulguer des messages antisémites ou xénophobes, et sur toute propagation d’idéologies incitant à la haine raciale ou religieuse, sous couvert de prêche ou d’enseignement.
* Sécuriser certains bâtiments de la communauté juive et des centres d’accueil pour demandeurs d’asile.
* Développer des instruments de mesure de l’évolution quantitative et qualitative des sentiments racistes, antisémites et xénophobes.


 
 

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