Conséquences d'un «climat détestable»

Jeudi 20 Février 2003 par Cécile Glineur

 

Dans un dossier du numéro paru en septembre 2000, Regards s’interrogeait sur la présence et les motivations d’électeurs juifs du Vlaams Blok. Sur base de témoignages et des calculs établis par le politologue Marc Swyngedouwn, professeur à la KUL, Manuel Abramowicz concluait à l’existence d’une «infime minorité de Juifs» -mais une minorité tout de même- ayant accompli ce vote exceptionnel et paradoxal. Aujourd’hui, selon une résidente juive d’Anvers, cette rumeur persiste et recouvre certainement la vérité, mais il est toujours difficile de délier les langues et d’établir les faits. La communauté anversoise se montre beaucoup plus réservée que celle de Bruxelles de façon générale, et d’autant plus si l’on aborde ce sujet délicat. Il est à peu près certain que des Juifs d’Anvers ont voté Vlaams Blok en 2000, et il est à craindre que certains fassent de même en 2003. Mais ils doivent être extrêmement peu nombreux, car la plupart des Juifs, ici, rient jaune face aux nouveaux discours du Blok - sur Israël ou sur les actes antisémites commis en Belgique. La communauté est, pour sa plus grande part, informée sur ces questions et dispose de ressources intellectuelles suffisantes pour refuser par principe les discours d’intolérance et de haine. Sans aucun doute, il est vrai, une partie significative des Juifs de Belgique connaît découragement, voire exaspération, face à la dégradation du climat intercommunautaire . Ce qu’il est désormais convenu d’appeler abusivement «l’importation du conflit israélo-palestinien» génère tensions et inquiétudes au sein de la communauté. Dans certains quartiers de Bruxelles et d’Anvers, les actes antisémites sont devenus beaucoup plus fréquents qu’auparavant, et plus particulièrement à l’encontre des Juifs pratiquants, aisément identifiables. Cela explique certainement que les mécontentements d’ordre divers, envers le monde politique belge comme les auteurs des insultes et des maltraitances, s’y font entendre plus souvent. En septembre 2000, Regards constatait donc l’existence d’un électorat juif, minoritaire et isolé, du Vlaams Blok. Depuis, le climat social s’est dégradé. A Anvers particulièrement, les derniers événements liés à la Ligue Arabe Européenne ne peuvent que réveiller certaines angoisses, voire attiser une hostilité latente. Doit-on craindre que les inquiétudes réelles et légitimes conduisent à un virage extrémiste de l’électorat juif aux législatives de juin 2003? L’attitude de certains médias et d’une partie du monde politique belge, l’usage indifférencié des termes «israélien» et «juif» et l’apparition d’actes antisémites ponctuels entraînent inévitablement un sentiment de malaise, d’inconfort, au sein de la communauté anversoise, confie Elie Ringer, Président du Forum à Anvers. Les propositions de la Ligue Arabe Européenne et le langage d’excitation et de haine de son représentant Dyad Abou Jajah n’améliorent évidemment pas la situation. Paradoxalement, des événements comme les émeutes qui ont suivi l’assassinat de Mohammed Achrak peuvent faire le jeu du Vlaams Blok en accroissant le sentiment d’insécurité sur lequel ce parti s’appuie pour récolter des voix. Mais existe-t-il pour autant un sentiment raciste dans la communauté? Une volonté réelle d’accorder son vote à un parti d’extrême droite? Je ne le crois pas. L’antiracisme est profondément ancré en nous, il fait partie de notre éducation. Il est vrai qu’on rencontre des réactions épidermiques chez ceux qui ont été pris à partie personnellement. Mais elles ne sont pas représentatives. Il existe d’autres interlocuteurs que la Ligue Arabe Européenne! Nous entretenons d’excellents contacts avec l’Union des mosquées et des institutions islamiques d’Anvers (UNIVA) et nous savons qu’ils ont un discours d’apaisement envers leurs membres. Une partie de la communauté est découragée par les réactions des partis traditionnels, mais cela ne signifie absolument pas qu’elle envisage de donner son vote au VB. Des signes de lassitude, oui, mais pas des intentions de votes extrémistes! Un discours rassurant, comme l’a été, par ailleurs, celui de Satif Achrak, lors des funérailles de son frère assassiné. Des funérailles recueillies, alors que l’on craignait de nouvelles violences. Toutefois, commentant la menace de «pensée ethnique» qui semble planer sur Anvers, l’avocat Jos Vander Velpen, interrogé dans Le Soir du 29 novembre, note que le drame d’Anvers est identique à celui qui s’est joué en Hollande, et qui a permis l’ascension de Pim Fortuyn […] On a agi avec le Vlaams Blok comme si c’était un gros nuage qui allait se dissiper. Mais il est toujours là, menaçant. Vlaams Blok : encore un mensonge Dans le but transparent d’élargir son électorat et d’accéder plus rapidement au pouvoir, le Vlaams Blok a décidé, depuis les élections d’octobre 2002, d’éliminer toute trace visible de son héritage antisémite. Il y a déjà un certain temps que l’antijudaïsme traditionnel de ce parti ne s’exprime plus «que» par euphémismes et métaphores, les Juifs étant dorénavant désignés, dans la littérature corrigée de l’extrême droite, par des expressions comme «la haute finance cosmopolite» ou «internationale». La propagande du Blok a gravi un autre échelon d’infamie en faisant du conflit israélo-palestinien le nouveau cheval de bataille de sa propagande. La cible est double : il s’agit de conquérir un électorat juif, parfois découragé par les réactions au conflit des politiques belges et européens, ressenties comme partiales, et d’attirer les électeurs non juifs en stigmatisant l’attention portée à ces problèmes «du bout du monde», sans rapport manifeste avec ceux de la société belge. Evidemment, cette thématique moyen-orientale est aussi une occasion rêvée, pour le Vlaams Blok, d’exprimer son hostilité envers le monde arabe et, partant, envers l’immigration maghrébine. Pris isolément, ces discours sur Israël pourraient séduire : ils sont rédigés avec un certain talent et offrent un contraste saisissant avec le ton contraint d’autres formations politiques lorsqu’il est question de la situation israélo-palestinienne. Un message destiné à attirer le vote des membres de la communauté juive, donc, qui s’appuie sur une préoccupation soudaine de la formation d’extrême droite pour la sécurité de la société israélienne. Toutefois, impossible de s’y tromper; l’extrême droite a ici recours à son outil de prédilection : l’entretien des mécontentements via l’hypercritique du monde politique en place. Cette démarche est uniquement déconstructive et ne propose jamais de solutions concrètes et viables. Elle ne vise qu’à susciter un vote de contestation, qui garantirait au Blok une représentation accrue sur la scène politique belge. Cette opération, coutumière de la stratégie d’extrême droite, revêt un caractère paradoxal et cynique lorsqu’elle est dirigée vers la communauté juive. En effet, nul n’ignore les liens qui unissent ce parti à l’idéologie nazie, c’est-à-dire, bien entendu, antisémite. Les «ravalements de façade» du parti, et «l’indignation» de Karel Dillen au sujet des incidents antisémites à Anvers n’y peuvent rien changer : […] les antisémites d’hier, qui participèrent à la fondation du VB, en 1978, et les jeunes militants originaires d’organisations néonazies sont encore nombreux à l’intérieur et dans la périphérie de ce parti […] Plusieurs structures militantes et groupes de réflexion du VB continuent pour leur part à entretenir la «culture antisémite» (Rapport 2000-2001 du Stephen Institute sur l'antisémitisme en Belgique). On se souviendra aussi des relations entre le Blok et le groupe d’action Voorpost, formation politico-religieuse païenne qui a, notamment, contribué à la diffusion d’ouvrages négationnistes. On doit enfin rappeler que les travaux doctrinaires du cercle nationaliste Were Di, formé en 1962 par d’anciens collaborateurs pro-allemands, ont été à la base du manifeste de la fondation du parti. Le Vlaams Blok pousse à l’extrême l’injonction de Machiavel à «poursuivre ses fins par tous les moyens». Y compris la flatterie, le mensonge, la traîtrise. Rien là qui ne devrait plaire aux Juifs.


 
 

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