Les conséquences du désengagement

Mardi 10 mai 2005 par Denis Charbit

 

Deux questions préoccupent les Israéliens à propos du désengagement de la Bande de Gaza. La première est relative aux modalités de l'évacuation; la seconde au «jour d'après». Dans un cas, c'est l'attitude des Israéliens hostiles à l'opération, que l'on craint; dans l'autre, c'est la réaction des factions palestiniennes que l'on redoute.

Le sang va-t-il couler? C'est là la question. Les adversaires du désengagement ont intérêt à ce que l'évacuation se passe mal. Il faut qu'elle soit un cauchemar. De leur point de vue, il faut traumatiser la population israélienne de telle sorte que tout gouvernement futur soit définitivement dissuadé d'envisager un désengagement-bis en Cisjordanie. Certains annoncent qu'ils se barricaderont à l'heure fatidique avec femmes et enfants dans les synagogues pour que l'armée et la police aient à les déloger de ces enceintes sacrées afin de mieux souligner le caractère sacrilège et profanateur de l'opération. D'autres évoquent le risque que des dizaines de milliers de leurs alliés volent à leur secours et rendent ainsi l'opération d'évacuation impossible. Enfin, il y a le scénario que tout le monde redoute : que l'escalade de la violence, les débordements, les bavures et les provocations n'en viennent à prendre un tour violent et sanglant. Il faut récuser, toutefois, le terme de «guerre civile». Sans chercher à sous-évaluer l'événement dans sa gravité, même s'il y avait des tirs et des victimes -aussi dramatique que soit le phénomène dans un pays démocratique- cela resterait de l'ordre d'une confrontation avec les forces de l'ordre. Israël en a fait à trois reprises l'expérience : en juillet 1948, lors de l'arraisonnement du cargo chargé d'armes de l'Irgoun, l'Altalena, en mars 1976, lors de la journée de la Terre en Galilée, puis récemment, en septembre-octobre 2000, au début de la seconde intifada. Ce qui justifie les appréhensions, c'est le fait que les habitants des implantations soient armés. Il suffit que quelques-uns refusent de remettre les armes comme ils seront requis de le faire pour que les choses dégénèrent. En même temps, les habitants des implantations ne peuvent pas franchir la ligne rouge qui consisterait à ouvrir le feu : il suffirait qu'un soldat soit visé et, à plus forte raison, soit tué, pour que toute la compassion dont ils jouissent et qui s'accroît à mesure que la date se rapproche, soit aussitôt pulvérisée et qu'il n'en reste plus rien. Elle passerait du côté des parents éprouvés qui auraient à enterrer leur enfant, décédé dans l'exercice de ses fonctions, tué par ceux qu'il avait pour mission de protéger. Du côté du gouvernement, il va de soi qu'il est impératif que les choses se passent bien, que l'évacuation ait lieu dans la dignité et le calme, dans l'affliction et le recueillement. Cela permettrait de réaffirmer, face aux Israéliens comme à la face du monde, l'autorité de l'Etat. Cela serait une démonstration magistrale de la légitimité du gouvernement. On discerne l'impatience de la police et de l'armée chargées de mener l'opération à bien. Shaoul Mofaz a d'ores et déjà ordonné de raccourcir le délai d'exécution, estimant plus approprié de regrouper l'évacuation sur quelques semaines plutôt que de l'étaler sur plusieurs mois. On souhaiterait interdire l'accès aux journalistes de télévision, car privé d'images, l'événement perdrait une bonne part de son caractère sensationnel. Toutefois, une certaine ambiguïté règne dans les hautes sphères du gouvernement. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il est important également que les choses se déroulent de telle sorte que l'on puisse reconnaître la gravité du déracinement et le charisme du leader, qui, envers et contre ses anciens alliés, est allé au bout de ses engagements, non sans avoir eu à mener une partie difficile. Car si les choses se déroulaient trop bien, la communauté internationale, applaudissant Sharon, lui signifierait également qu'il a les moyens de passer à la phase supérieure puisque la première n'a pas entraîné les déchirements redoutés. Autrement dit, Sharon, qui veut éviter le sang à tout prix -ce qui est parfaitement justifié- ne peut pas ne pas souhaiter de la sueur et des larmes, afin qu'il puisse se poser ensuite en père de la nation dont la mission urgente et exclusive est de panser les plaies de la nation meurtrie après une telle épreuve.

Incertitudes électorales

Sharon ne peut pas ne pas avoir en tête les retombées diplomatiques du désengagement; à plus forte raison si les motifs que lui prêtent son conseiller Dov Weisglass sont exacts. D'une certaine manière, la situation du jour d'après est, côté israélien, déjà prévue : si l'année 2005 est celle du désengagement, l'année 2006 sera celle des élections. Or, il est tout à fait exclu qu'il puisse se passer quelque chose de substantiel dans une conjoncture pareille. Sharon ne peut briguer un mandat supplémentaire -et l'opinion le soutiendrait dans sa démarche- que s'il apparaît dans son parti comme celui qui, avec le désengagement, a effectué l'ultime concession. Certes, au sein du Likoud, la majorité des cadres du parti n'en croiront pas un mot, ils savent cependant qu'il est le seul à pouvoir garantir une victoire majeure au Likoud, là où Netanyahou, susceptible de remporter les élections, obtiendrait une victoire bien moins éclatante, en raison de sa politique économique ultra-libérale. Or, si l'année 2006 doit être une année de transition pour Sharon, en revanche, pour Mahmoud Abbas, elle doit être l'année du retour à la négociation. Son impatience est d'autant plus grande que sa légitimité repose sur cette reprise. On perçoit le décalage, la flagrante contradiction. Elle fait d'autant plus frémir que le risque pourrait bien être le retour de l'intifada. Elle n'est pas fatale et il faut bien comprendre que Mahmoud Abbas agitera cette menace. Ce sera, une fois de plus, la responsabilité du Parti travailliste de résoudre la contradiction entre l'intérêt politique et l'intérêt national : il lui faudra hâter la chute du gouvernement d'union nationale, une fois l'évacuation accomplie, afin que l'année 2006 ne soit pas une année gaspillée, d'autant que ce gaspillage peut avoir d'effroyables conséquences. Faut-il rappeler l'urgence qu'il y a, à gauche, à trouver un leader? Faut-il rappeler qu'on ne vote pas que pour un programme mais aussi pour des hommes capables de l'incarner? Elections ou non, Sharon est-il aujourd'hui mûr pour passer à la phase supérieure? Il est indéniable qu'à moins de cent jours du désengagement, on ne sait pas plus aujourd'hui quels sont les projets d'Ariel Sharon. Souhaite-il aller au terme de sa démarche et tirer parti des quelques années de pouvoir qui lui restent pour faire en sorte de ne pas léguer aux générations futures et aux leaders quinquagénaires qu'il ne tient pas en grande estime la lourde tâche de régler les problèmes que sa génération et lui en tête ont créés depuis la guerre des Six-Jours? Ou bien tient-il toujours à gagner du temps, à repousser l'échéance, à s'arrêter en chemin, à épuiser la capacité politique des Palestiniens? Peut-on affirmer avec certitude -et l'hypothèse n'est plus à exclure- que la carte est déjà prête et qu'il réclamera le tracé de la barrière de séparation comme frontière définitive, les blocs d'implantation du Goush Etsion, d'Ariel et de Maale Adoumim? De telle sorte que la véritable négociation se fera avec les Américains -c'est-à-dire, sur les limites de leur soutien- et portera, ensuite, sur la contrepartie territoriale qu'Israël devra procéder en échange du territoire qu'elle souhaite adjoindre : du 1 contre 1, comme le préconisaient les négociateurs de la déclaration de Genève ou bien 1 contre 3, voire plus. Face à cette conjoncture, deux inquiétudes et deux attentes adressées à chacune des parties. La crainte que le cessez-le-feu palestinien ne dure que jusqu'au désengagement et que la lutte reprenne ensuite comme si de rien n'était. Aussi faut-il que l'Autorité palestinienne s'engage fermement et sans demi-mesure à faire de la Bande de Gaza un espace pacifié d'où ne partirait plus aucune action militaire et terroriste. La crainte que les Israéliens ne s'enferment dans la conviction que le désengagement est si important que la poursuite du processus peut attendre. Aussi faut-il que les Israéliens apprennent ce qui n'a guère été réellement intériorisé après le retrait du Sud Liban : que le retour à la frontière internationale apporte à Israël la sécurité, et non la guerre en privant de légitimité interne et externe les factions armées. Et pour finir, une attente de l'Europe : dans cette conjoncture, elle qui aspire à jouer un rôle au Moyen-Orient, l'Europe doit apporter à Israël tout son appui. L'heure n'est ni celle de la paix, ni celle de la réconciliation, elle commence à être celle du cessez-le-feu. Cette région a été trop peu généreuse en actes de bonne volonté pour oser faire la fine bouche. Il faut, au contraire, être du côté des Israéliens en cette heure. Après tout, Israël va dans la direction que l'Europe lui a toujours désignée. Même si c'est plus lent que prévu, cette voie est bien la bonne.


 
 

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