Hommage

David Susskind, une vie pour le peuple juif

Vendredi 25 novembre 2011 par Nicolas Zomersztajn

Fondateur et président d’honneur du CCLJ, David Susskind s’est battu pour l’affirmation d’un judaïsme laïque et humaniste tout en militant inlassablement en faveur de la paix au Proche-Orient. Ces deux combats s’appuient sur le même fondement : son attachement au peuple juif et le souci de sa continuité. (entretien accordé à Regards le 8/12/2009, à l'occasion du 50e anniversaire du CCLJ)

 

Si un homme connaissant peu le judaïsme vous demande ce qu’est le CCLJ, que lui répondez-vous ?

Le CCLJ est notre réponse à une question fondamentale : « qu’est-ce qu’être juif en Belgique ? ». Quand nous avons commencé à nous réunir dans les années 50, nous avons constaté que les Juifs n’avaient pas d’existence légale en dehors du culte. Que devenaient alors les Juifs non religieux ou ceux qui ?cessaient de l’être ? En créant le CCLJ, nous voulions affirmer notre existence en dehors de la religion et du Consistoire. Ce n’était pas un caprice de notre part, car les fondateurs du CCLJ sont issus des rangs de la Résistance ou sont des enfants cachés grâce aux réseaux de la Résistance. Nous savions que le Consistoire n’avait rien fait pendant la guerre pour le sauvetage des Juifs. Le grand rabbin Ullmann a même signé l’appel à la déportation des Juifs de Belgique ! Cela nous révoltait énormément de voir qu’après la guerre, cet homme nous ?représentait, nous Juifs, auprès des autorités belges. Nous avons choisi d’inscrire clairement le terme « laïc » pour signifier que nous ne sommes pas représentés pas le Consistoire.

Et que dites-vous à ceux qui estiment qu’on ne peut pas être juif et laïque ?

La réponse est évidente. L’être humain détermine lui-même son identité. Nous sommes juifs laïques parce que nous nous définissons comme tels et nous agissons comme tels. Je suis conscient qu’encore aujourd’hui, des gens prétendent que l’identité juive laïque n’existe pas. Et alors ? Nous sommes toujours présents et nous fêtons nos 50 ans. Nous constituons même un apport important à la communauté juive. Nous ne voulons qu’une seule chose : assurer la continuité d’une communauté juive forte et indépendante. Nous supportons sans problème la contradiction. Qu’il y ait des Juifs qui ne soient pas d’accord avec notre conception du judaïsme ne me dérange pas du tout, mais qu’on ne vienne pas me dire que nous n’existons pas.

Vous êtes issu d’une famille juive orthodoxe d’Anvers. Commentpasse-t-on de la yeshiva à la présidence d’une organisation juive laïque ?

C’est un accident de la guerre. Après le pogrom d’Anvers en 1941, les Juifs ne pouvaient plus quitter leur domicile après 19h. Coincé dans mon appartement, j’ai sympathisé avec mon voisin de palier, Moyshe Ganz. Ce militant du Parti communiste m’a ouvert sa bibliothèque. Grâce à lui, j’ai découvert l’histoire et la littérature. Je dévorais tous les livres de Romain Rolland, d’Upton Sinclair et de Victor Hugo qu’il me prêtait. Je me cachais dans les toilettes et je lisais toute la journée. Moyshe Ganz m’a littéralement fait naître une seconde fois. Avec lui, j’ai appris tout ce que les rabbins de la yeshiva ne nous enseignaient pas. C’est étonnant de constater à quel point la yeshiva peut abrutir. Je me souviens encore de mon professeur qui nous disait avec mépris : « Vouss weiss der Goye » (« Que sait le non-Juif ? »). A cette époque, la religion n’était plus ma préoccupation majeure. C’était la guerre et il fallait survivre. Ce basculement s’est fait sans aucune hésitation. Ensuite, on m’a recruté dans les cellules communistes où on militait contre les déportations des Juifs. J’ai fait du porte-à-porte pour dire aux Juifs de ne pas donner leurs enfants aux Allemands alors que l’AJB distribuait les convocations. Cet acte est ma plus grande fierté. Si on devait retenir une chose dans ma vie, c’est bien celle-là.

Après la guerre, vous étiez communiste, mais votre attachement au peuple juif est demeuré intact…

J’ai toujours pensé que le peuple juif devait avoir les mêmes droits que tous les autres peuples de la terre. Je n’ai jamais compris pourquoi la direction du PC voulait dissoudre les sections juives. J’ai eu une terrible discussion avec Edgard Lallemand, le secrétaire général, qui m’a demandé pourquoi les Juifs voulaient rester entre eux. Je lui ai répondu tout simplement qu’on est bien entre nous. Après la guerre et la Shoah, nous avons trouvé dans ces sections juives la chaleur humaine et les amis dont nous avions tous besoin pour nous reconstruire. Par ailleurs, j’ai toujours été attaché à ma judéité. Cela vient sûrement de mon enfance ou de mon éducation. C’est pourquoi je n’ai jamais accepté les dissolutions des cellules juives du Parti. Ils ont dissout, nous avons reconstruit ailleurs.

Israël occupe une place importante dans les combats du CCLJ. Mais que représente Israël pour vous ?

Une chose essentielle pour la continuité juive. Je ne pense pas que le peuple juif puisse aujourd’hui exister sans Israël. Mettre en cause Israël, c’est aussi mettre en cause l’existence du peuple juif. J’ai envie qu’un Juif puisse rester juif. C’est ça la continuité et c’est pour cela qu’Israël est si important pour moi. Israël n’est pas qu’un pays parmi tant d’autres. Si la gauche perd partout en Europe, il est évident que cela me dérange, car je suis sentimentalement lié à elle depuis mon adolescence. Mais Israël, c’est autre chose. C’est mon cœur. Pas seulement pour moi, mais pour beaucoup de Juifs. Je n’ai jamais accepté qu’on remette en cause l’existence d’Israël. Encore aujourd’hui. Même quand il commet le pire. J’ai souvent été mal à l’aise face à la politique israélienne et je ne me suis jamais privé de la dénoncer, mais je n’accepterai jamais qu’on détruise Israël.

Est-ce la raison pour laquelle vous militez en faveur de la paix au Proche-Orient ?

Evidemment. Si on poursuit l’occupation et la colonisation de la Cisjordanie, on se dirige vers un Etat binational. Cela signifie la fin de l’Etat d’Israël comme Etat du peuple juif. Je connais des Palestiniens qui en sont conscients. C’est pourquoi ils affirment qu’ils doivent laisser faire l’histoire, car elle aboutira à la création d’un Etat binational. Cette situation est insoutenable, car le peuple juif ne supportera pas qu’Israël vive dans un système non démocratique. Occuper un autre peuple ou vivre dans un pays sans octroyer les mêmes droits à tous les citoyens, ce n’est pas juif. Un jour, des jeunes Israéliens se poseront sérieusement la question de l’occupation.

Vous répétez souvent la maxime d’Hillel l’ancien : « Si je ne suis pas pour moi qui le sera, si je ne suis que pour moi, que suis-je et si pas maintenant, quand ? ». Pourquoi l’avoir choisie ?

Si on lance un mouvement, il faut trouver une référence qui nous ressemble et qui nous corresponde. Nous avons choisi Hillel l’ancien en raison de son ouverture d’esprit. Cette maxime est devenue un leitmotivqui nous a permis d’exprimer notre solidarité avec tous les peuples opprimés, notre action en faveur des Juifs soviétiques et aussi notre soutien actif au camp de la paix en Israël. •

Ben Gourion, Goldmann et Begin

David Susskind n’a jamais caché ses convictions politiques de gauche. A cet égard, il est intéressant d’évoquer les grandes ?figures juives contemporaines qui ont exercé une ?influence sur ses combats à la tête du CCLJ. Deux noms ?fusent : Nahum Goldmann et David Ben Gourion. Le premier a présidé l’Organisation sioniste mondiale et le Congrès juif mondial pendant que le second était à la tête de l’exécutif de l’Agence juive et ensuite Premier ministre de l’Etat d’Israël. Ces deux hommes se sont opposés sur de nombreuses questions, notamment celle de l’opportunité de la création de l’Etat d’Israël en 1948 ainsi que celle des relations avec les pays ?arabes. Quand on demande à David Susskind lequel des deux a sa préférence, son choix porte étonnamment sur Ben Gourion : « Nahum Goldmann était mon ami et je l’aimais beaucoup, mais Ben Gourion a proclamé la création de l’Etat d’Israël. S’il ne l’avait pas fait, il se peut que cet Etat n’aurait jamais vu le jour. Je choisis Ben Gourion même si ses méthodes étaient parfois dictatoriales. Avec Nahum Goldmann, nous aurions sûrement évité des guerres, mais le peuple juif avait besoin d’un homme de la trempe de Ben Gourion pour proclamer l’Etat. Mes amis politiques ?n’apprécieraient pas mon choix, mais avec le recul, on ne peut que saluer son courage et sa détermination».

Si David Susskind a côtoyé personnellement de nombreuses personnalités politiques de la gauche israélienne, il n’en garde pas moins un profond respect pour Menahem Begin, leader de la droite israélienne pendant 40 ans. « On pouvait discuter avec Begin. D’une grande rigueur morale, c’était un homme de parole », se souvient-il. « Nous n’étions pas d’accord politiquement. Après chaque attentat, il voulait construire une nouvelle colonie ! En ?revanche, quand il était face à Sadate, il se comportait différemment. Il a signé les accords de paix avec l’Egypte et il les a respectés à la lettre en restituant le Sinaï jusqu’au dernier centimètre. J’ai assisté personnellement à la rencontre entre Nahum Goldmann et Menahem Begin. Ces deux ennemis politiques ont discuté en toute franchise et dans le respect mutuel. Même si Begin ne partageait pas nos idées, il mérite notre respect à tous ».


 
 

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  • Par Anonyme - 25/11/2011 - 18:07

    merci pour tout ce qu'il m'a apporté comme chaleur morale.pour moi il perpétuait un peu mon père Il avait àla fois la sagesse et l'enthousiasme .Bon courage à toute sa magnifique famille pour supporter cette épreuve
    helene frajnt