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Les élections communales favorisent-elles le communautarisme?

Mardi 2 octobre 2018 par Perla Brener
Publié dans Regards n°1030

Les faits. Quels que soient les partis pour lesquels ils se présentent, nombre de candidats n’hésitent pas à brandir les arguments et revendications communautaires, quitte à s’éloigner parfois des valeurs démocratiques, pour séduire l’électeur. Vote-t-on plus communautaire aux communales ? Le caractère de proximité de ces élections renforce-t-il la tendance générale au repli ? Avec ce risque que l’appartenance des candidats à un groupe ne l’emporte finalement sur leurs programmes. Plusieurs analystes, journalistes et acteurs de terrain nous donnent leur point de vue.

Journaliste au Vif/L’Express, Marie-Cécile Royen s’interroge régulièrement sur les élections et les motivations des candidats. « Les élections communales constituent l’exercice démocratique en apparence le plus proche des citoyens », fait-elle remarquer. « Le caractère concret des matières communales (urbanisme, sécurité, éducation…), la taille des entités, la proximité supposée avec les mandataires donnent l’impression d’une consultation décalée par rapport aux grands enjeux politiques. En 2018, le thème du multiculturalisme y est moins présent qu’en 2012. Cela n’empêche pas les partis démocratiques d’essayer de reprendre sur leurs listes des candidats censés incarner la diversité de notre société, avec des erreurs de casting pas plus nombreuses que s’agissant de “Belges de souche”. Les médias et les réseaux sociaux, cette infaillible mémoire, se chargent vite de dénoncer tel geste de ralliement aux Loups Gris, telle proximité avec une association négationniste, telle appartenance problématique à un mouvement politico-religieux. En son for intérieur, dans l’isoloir, l’électeur peut ou non tenir compte de ces avertissements. En revanche, les partis politiques ont le devoir de s’assurer que leurs candidats partagent leurs principes. Dans l’idéal, la fabrication d’une liste devrait être la suite logique d’un investissement local et non une opération marketing, avec la dose nécessaire de renouvellement des élus pour coller à la nouvelle sociologie des communes, mais en fidélité avec un programme débattu clairement ».

« Le corps électoral communal a connu de profondes modifications au cours des deux dernières décennies avec une augmentation du nombre d’électeurs potentiels de nationalité étrangère et l’arrivée aux urnes de citoyens belges dont les parents ou les grands-parents étaient des immigrés étrangers », relève Marco Martiniello, directeur du CEDEM (Centre d’Etudes de l’Ethnicité et des Migrations) et directeur de recherches au frs-FNRS. « Dans certaines communes, le réservoir potentiel de voix formé par ces catégories d’électeurs peut arithmétiquement détenir la clé des élections ou en tout cas avoir une influence majeure sur la formation des coalitions communales. Qu’en est-il réellement du vote dit “communautaire” aux élections communales en Belgique ? Les recherches scientifiques disponibles appellent à une réponse nuancée. D’une part, on ne peut certainement pas affirmer que 
les électeurs étrangers ou descendants d’immigrés votent systématiquement pour des candidats censés appartenir à la même communauté, nationale, ethnique, “raciale”, religieuse. D’autre part, on ne peut pas non plus affirmer qu’une même appartenance communautaire ne joue aucun rôle dans le choix électoral. Il existe deux ensembles de facteurs dont l’interaction pourra éventuellement contribuer à l’émergence d’un vote “communautaire” : la concentration résidentielle, la densité des réseaux sociaux, les expériences partagées de discrimination et la formation d’élites politiques au sein des communautés ; et les caractéristiques du système électoral (règles d’inscription sur les listes électorales, systèmes de scrutin majoritaire ou proportionnel, règles de détermination des circonscriptions électorales, etc.). Les facteurs du premier ensemble jouent un rôle crucial dans le vote communal qui, par définition, est un vote de proximité où les personnalités connues et appréciées ont une plus grande probabilité de gagner des voix, qui apparaîtraient d’autant plus communautaires que l’homogénéité résidentielle est forte. En conclusion, rien ne permet de dire que la même appartenance communautaire est la variable principale qui explique le comportement électoral des étrangers et des descendants d’immigrés. Rien ne permet non plus d’écarter cette variable dans l’explication du choix électoral posé par ces citoyens. Enfin, rien ne justifie scientifiquement que certaines formations brandissent la menace d’un vote communautaire sur notre système démocratique à des fins purement électoralistes ».

Dogan Özgüden est le rédacteur en chef d’Info-Türk (Centre d’information non gouvernemental sur la Turquie). « J’appartiens à une génération de la vie associative immigrée qui a lutté pendant des décennies pour l’obtenir les droits politiques », souligne-t-il. « Heureusement, ces droits ont été reconnus grâce à cette lutte, mais ils sont fort abusés par les régimes répressifs de certains pays d’origine, comme la Turquie… Depuis le début, les candidats d’origine turque dans les élections communales, régionales ou fédérales sont catapultés sur la scène politique belge avec le soutien du lobby d’Ankara et des médias turcophones, à condition qu’ils ou elles défendent les politiques répressives et négationnistes des pouvoirs turcs. Malheureusement, les partis politiques belges sans exception placent ces candidats sur leurs listes électorales pour obtenir les votes des électeurs d’origine turque… Il est possible que cette influence se fasse plus sentir encore lors du scrutin communal, où tout semble permis dans le communautarisme. Il suffit de voir à Schaerbeek et Saint-Josse notamment les affichettes électorales sur les vitrines des commerçants turcs pour attirer les électeurs turcs. Il faut rappeler que cette masse d’électeurs a la double nationalité et a voté lors des dernières élections présidentielles et législatives turques 75% pour Erdogan. C’est la raison pour laquelle les candidats négationnistes et/ou pro-Erdogan figurent dans les listes de plusieurs partis politiques belges. Si le bourgmestre de Saint-Josse appartenant au Parti socialiste a ouvert sa campagne électorale à Emirdag en rendant visite au bourgmestre de cette ville appartenant au parti néo-fasciste MHP, cela n’a rien d’étonnant… ».

Pour le président de l’association Ibuka, Deo Mazina, les élections communales favorisent sans conteste le communautarisme, « et plus encore cette année », affirme-t-il. « On le voit en particulier dans la communauté rwandaise, les partis font tout pour s’approcher des différentes communautés, quitte à recruter parfois les “démons” pour obtenir des voix, même si certains sont de bonne foi. Plusieurs partis avaient été prévenus par Ibuka notamment du négationnisme de certains candidats de leur liste concernant le génocide des Tutsi mais ils ont préféré continuer à fermer les yeux, car ces personnes avaient une certaine influence dans leur communauté ». Deo Mazina cite le parti DeFI, mais aussi le cdH/CD&V, sur la liste duquel un candidat rwandais se distançait il y a peu de l’asbl Jambo, jugée négationniste. « Nous pensons qu’il joue un jeu opportuniste et retournera dans cette asbl dès le scrutin terminé. Il y a un manque de fermeté clair dans les condamnations, et les partis ne prennent pas le temps de bien scanner leurs candidats qui évitent d’ailleurs de révéler trop tôt leurs vraies opinions », poursuit Deo Mazina. « Il ne suffit pas d’être rwandais pour séduire les Rwandais, ni congolais pour bien représenter les Congolais, idem pour la communauté marocaine. Il faut un vrai programme. Plusieurs Rwandais qui se présentent sur les listes communales invoquent bien souvent les droits de l’homme, en se positionnant par ailleurs dans l’opposition au Rwanda, contre le président Kagamé. Je ne vois pas comment ils pourront continuer, s’ils sont élus, à jouer sur les deux tableaux, en investissant à la fois dans la politique belge et dans la politique rwandaise… ».

Si l’on relève un grand nombre de candidats à tendance plus « communautaire » aux communales, probablement dû au nombre élevé de candidats à trouver pour ce scrutin, on remarquera aussi un nombre particulièrement élevé cette année de candidats exclus des listes, soupçonnés de racisme, pour des propos insultants ou l’appartenance à un groupe jugé polémique. Des exclusions justifiées par un souci éthique qui semble prendre à chaque scrutin plus d’importance au sein des partis, influencé par le poids des réseaux sociaux où tout dérapage peut prendre une ampleur aux conséquences désastreuses. Faut-il s’en réjouir ou craindre que ce ne soit que le sommet visible de l’iceberg ? Proximité et repli communautaire vont-ils inexorablement de pair ? Pourquoi ne pas profiter plutôt de cette proximité pour se rencontrer ? Le scrutin communal deviendrait alors le terrain de l’ouverture et d’une meilleure compréhension de l’autre. Cela vaudrait la peine d’essayer.

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Michel Bernaerts - 8/10/2018 - 17:46

    Très intéressant! Il faudrait approfondir le sujet et demander d'autres avis.

  • Par luc - 11/11/2018 - 17:02

    Les élections communales ne me semblent pas avoir montré une volonté des électeurs en général de favoriser des votes communautaires.

    Qu'en sera-t-il des futures élections législatives ?

    Je n'ai jamais déclaré être d'une communauté.

    Ce sont les autorités qui ont imposé le communautarisme en religion d' état.

    Lorsque j'étais à l'école, il n'a jamais été question de l'obligation d'être d'une communauté .

    Il n'a pas été ensuite tenu compte par les autorités de références historiques et géographiques, des spécificités locales du point de vue des liens topographiques et toponymiques, notamment dans l'ancienne province du Brabant.


    C'est au moment de changements de carte d'identité que la commune a imposé le choix d'une langue officielle ( qui n'est pas une communauté ) .

    Les deux tribus (ethnies) majoritaires du pays ont imposé leur représentation communautaire unilatéralement.

    Etant donné que je parle le français ou le néerlandais selon les exigences régionales, j'ai demandé une carte d'identité bilingue.
    Cela a été refusé par les autorités.

    Je me suis adressé en son temps au centre pour l'égalité des chances par deux fois en français et en néerlandais en tant que Belge .

    Ma plainte a été chaque fois refusée par le centre pour l'égalité des chances étant donné que ce centre ne reconnaît pas le Belge en tant qu''être humain et en tant qu' individu , mais comme une sorte d'émanation d'une communauté en quelque sorte déifiée.

    Je ne comprends pas la position de la commission vie privée qui est opposée à la présence des empreintes digitales sur la carte d'identité, ce qui donne plus de sécurité pour ce document ,alors que celle-ci communique à divers des renseignements figurant sur la puce électronique sans demander aux principaux intéressés et leur accord et si toutes les indications sont correctement implémentées.

    Pendant la conférence ayant rapport au génocide Tutsi au Rwanda , je 'étais assis à côté du fils d'un père Français et d'une mère Hutu.

    Rapporté à la Belgique, je me suis demandé quel serait le sort réservé à " un zinneke " dans un conflit inter-communautaire ?

    Une note positive: il y a quelques années, j'ai assisté au botanique à une pièce de théâtre d'impro d'acteurs venant du nord, sud, centre, est , ouest, bref de tous côtés de la Belgique et de toutes les couleurs.


    Chacun et chacune ont parlé la langue de l'autre : français, néerlandais et allemand ...

    A aucun moment, il n'a été question de communauté et les spectateurs ont eu l'occasion de parler avec les différents acteurs présents dans une ambiance détendue sans à priori et sans l'obligation de se référer à une religion communautaire.