L'embourbement

Jeudi 21 octobre 2004 par Denis Charbit

 

Nous voici donc embarqués dans une nouvelle confrontation aiguë. Ce n'est pas l'opération «Rempart», mais ce n'est pas non plus une opération de routine. C'est, en tout cas, un nouvel épisode de cette interminable série de coups et contre-coups dans laquelle nous sommes pris sans relâche depuis quatre ans.

S'il y a une chose dont tout le monde est sûr, c'est que les promesses qui l'accompagnent ne seront pas tenues : il y aura d'autres tirs de roquettes, un jour, deux semaines, trois mois après la fin de l'opération. Et même si, effectivement, le but fixé par les autorités politiques israéliennes était atteint, le Hamas se ferait fort de trouver une autre tactique. A bien des égards, d'ailleurs, les roquettes «Kassam» qui, une fois n'est pas coutume, ont fait des morts, se sont avérées l'arme de rechange pour remplacer les commandos-suicide qu'il est plus difficile, muraille ou pas, d'envoyer en Israël.
En termes savants, on range l'intifada dans la catégorie des «conflits de faible intensité». Ceci n'empêche guère Tsahal de déployer toute sa panoplie, tout son arsenal, tout son savoir-faire pour des résultats aux effets limités à moyen et à long terme. On veut nous faire croire à chaque fois que l'emploi de la force, qu'il soit légitime ou non, massif ou restreint, sera cette fois décisif. La force a ses limites, et la déception est toujours au rendez-vous. On n'a toujours pas trouvé l'arme dissuasive qui pousserait les dirigeants palestiniens à mettre de l'ordre dans le chaos ou encore l'opinion palestinienne à exercer la pression attendue sur le Hamas ou le Fatah. Les effets semblent, sur le moment, perceptibles, puis s'évanouissent.
Pour ce qui est des pertes, le seuil de la faible intensité est franchi depuis longtemps : toutes catégories confondues, les pertes s'élèvent à plus de 4.000 morts. On s'approche du niveau des guerres conventionnelles, excepté le fait que c'est sur quatre ans, et non quatre semaines, que le chiffre est atteint. Une autre différence de taille oppose ces deux types de conflit : il n'y pas dans celui que nous vivons actuellement de vainqueur et de vaincu. On peut se prêter à l'exercice de style suivant : démontrer dans un premier temps qu'Israël voit sa stratégie anti-terroriste couronnée de succès; puis se livrer à la démonstration inverse. Il y a, bien sûr, des évolutions, des crises, des creux de vague et des pics de violence, mais ils ne suivent pas une courbe ascendante ou descendante dont on peut être sûr : les données sont provisoires, éphémères, dans un sens comme dans l'autre. Cela joue dans les deux sens : qu'il faille se garder de crier à la victoire israélienne ne signifie pas que l'on soit plus justifié à parler de victoire palestinienne.

Nouveaux paradoxes

Il est très difficile, par exemple, d'établir des relations de cause à effet entre les événements. Le conflit a sa propre dynamique, et ce n’est pas telle ou telle péripétie qui est à l'origine d'une nouvelle phase. Il faut, en outre, se méfier, de ses propres convictions : il est si tentant pour un adversaire du plan de retrait d'affirmer que celui-ci est interprété, côté palestinien, comme un signe de faiblesse qui pousse à intensifier la pression actuelle. Ou inversement, de prétendre que l'atermoiement est à l'origine de la récente flambée de violence. Il est indéniable que le Hamas s'efforce de créer un climat de tension afin que le retrait israélien apparaisse comme une retraite. Cependant, à partir du moment où il n'y a pas d’accord bilatéral qui engage la partie palestinienne à contracter des engagements et à faire des concessions, le départ de la bande de Gaza ne peut apparaître que comme une victoire palestinienne. Voilà pourquoi l'opinion israélienne favorable par principe au plan Sharon n'affiche nul optimisme sur les effets de ce retrait. Pour la première fois dans le conflit israélo-palestinien, le sacro-saint principe «la paix contre les territoires» ne fonctionne pas! C'est «des territoires contre rien», et c'est Sharon qui est l'auteur du procédé. Ô, le joli paradoxe! C'est ce qui explique pourquoi Sharon rejette la proposition d'organiser un référendum. Chat échaudé craint l'eau froide : les sondages peuvent bien montrer que l'opinion est avec lui, il suffit d'une campagne efficace de ses adversaires et d'une mobilisation déplorable de ses partisans, sans compter le vote arabe qui, avec ou sans consigne, pourrait hésiter à se rallier à son plan, pour aller tout droit vers une nouvelle défaite. Or, si Sharon peut négliger les résultats d'une consultation interne à son parti, il ne saurait défier un verdict rendu par les urnes à l'échelle nationale.
On acquiesce ou on s'oppose au retrait unilatéral pour des raisons qui n'ont rien à voir avec une stratégie de paix à long terme : d'un côté, on se dit que quitter Gaza, c'est toujours supprimer un front dangereux et menaçant pour la vie de nos enfants de 18 ans déguisés en soldats; de l'autre, on invoque le droit d'autres enfants de continuer de vivre dans les implantions où ils sont nés. Il ne fait pas de doute que le premier objectif est, ô combien, préférable au second. Retirer l'armée israélienne de Gaza, ce sont assurément des vies en plus et des barrages en moins, cauchemar quotidien des Palestiniens. Mais au-delà de cet aspect, il faut tenir compte de l'impact que pourrait avoir le retour à la légitimité internationale sur les rapports de force locaux. Nous disposons pour cela d'un précédent : le retrait du Sud-Liban. Le Hezbollah n'a pas changé d'un iota sa rhétorique violemment antisioniste et anti-israélienne. Cependant, toute fanatique qu'elle soit demeurée à l'égard d'Israël, il n'en a pas moins été contraint de changer de tactique, sinon de stratégie. Il ne peut plus agir au sud-Liban au nom d'une résistance légitime. Cela n'en a pas fait un ennemi de moins, mais au moins sa liberté de manœuvre a été considérablement restreinte. Pour poursuivre son action, il apporte aujourd'hui aide logistique et financière au Hamas. Cette reconversion donne ses fruits : on tente de faire de Sderot Kyriath-Shmona et de la bande de Gaza le sud-Liban. Si le retrait de Gaza a lieu, il se peut que l'on observe une certaine accalmie, que les Egyptiens s'emploieront à garantir; mais -et c'est le revers de la médaille-, on peut s'attendre à ce que le Hamas essaie de lancer des roquettes à partir de la Cisjordanie, puisque celle-ci sera le dernier théâtre de lutte légitime contre Israël, et qu'en outre, la muraille limite considérablement les incursions de commandos.

La confusion

Mais que nous offre-t-on pour penser un avenir plus pacifique, pour en entrevoir au moins la possibilité? Arafat et Sharon sont de brillants tacticiens, experts en matière de survie politique, mais obsédés par leur tâche toujours plus ardue, ils se défaussent de leurs responsabilités nationales. Pitoyables leaders que les nôtres : parce qu'ils promettent à leurs peuples respectifs sueur, sang et larmes, voilà qu'ils se prennent, l'un et l'autre, pour des clones de Churchill. Le retrait peut être l'occasion de sortir du blocage. La saisiront-ils? La saisirons-nous?
Yasser Arafat, quoi qu'on en dise, tient bon. Et qu'on ne se méprenne pas, ce n'est pas la visite du ministre français des Affaires étrangères qui garantit son autorité. L'Europe pourrait lâcher Arafat qu'il se maintiendrait envers et contre tout et bénéficierait encore du soutien de son peuple. L'homme est toujours imprévisible, il continue d'incarner la revendication palestinienne pour le meilleur et pour le pire. Par fatalisme ou par défi, elle s'accommode de son leadership et ne lui demande guère de comptes pour réclamer une autre voie, un autre bilan; et ce n'est pas des prurits de rébellion après une nomination malheureuse qui changent les choses. Les crises vont et viennent : plus ça change, plus c'est la même chose. Il y a dans la psychologie collective israélienne quelque chose qui résiste à l'idée que l'on revienne trente-sept ans après la guerre des Six-Jours à la Ligne verte avec des acquis territoriaux limités (le Mur occidental, les quartiers juifs de Jérusalem et sa banlieue, et rien de plus).
Il règne actuellement une grande confusion : Sharon a annoncé le retrait, on le croit déterminé, mais ses échecs politiques successifs font planer le doute sur sa capacité de tenir l'échéance. Il n'a pas de majorité aujourd'hui à la Knesset. Les combinaisons de rechange sont multiples, aucune ne s'impose dans les faits.
L'opposition vigoureuse à l'intérieur de son parti aura-t-elle raison de sa détermination? Les appels réitérés aux soldats de refuser de participer à l'évacuation des colonies ne vont-ils pas affaiblir la capacité de Tsahal ? Enfin, faut-il redouter une guerre civile? Le mot est déplacé. Il n'y aura pas de guerre civile car nul civil israélien favorable au projet de retrait n'a l'intention de sortir son arme (s'il en possède une) pour prêter main-forte à l'armée. Ce qu'on ne peut exclure, en revanche, c'est une confrontation entre les forces de l'ordre et des réfractaires à l'évacuation. Autrement dit, l'affirmation de l'autorité de l'Etat par la force s'il venait à être défié par des civils en arme. Rappelons, pour mémoire, que l'on n'a pas appelé «guerre civile» l'affrontement entre la police et des manifestants arabes citoyens d'Israël en octobre 2000. Cet exemple montre bien qu'une confrontation de ce genre n'est pas une affaire bénigne. Il suffit de constater la dégradation des relations judéo-arabes depuis quatre ans pour comprendre que l'emploi des armes aurait des conséquences néfastes sur le lien social qui relie les Juifs religieux néo-sionistes à l'Etat d'Israël.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/