De grâce, n'abdiquez pas devant le communautarisme

Vendredi 28 mars 2003

 

Mesdames et Messieurs Nos Gouvernants, L’affaissement des idéologies, couplé à la crise de confiance des citoyens à l’égard de leurs dirigeants politiques, a plongé notre pays dans une logique communautariste sans précédent. Nous sommes en train d’assister, dans un mutisme total, au viol politique de nos institutions, de nos valeurs et de nos principes démocratiques les plus fondamentaux. A la logique de la communauté linguistique, fondée sur des raisons légitimes liées à l’histoire de notre pays, s’est substituée celle de la communauté ethnique, qui se nourrit, en revanche, de la faiblesse de nos institutions. Et la classe politique, cherchant à faire le plein des voix d’où qu’elles puissent venir gonfler les résultats électoraux, est sur le point de faire le lit du communautarisme. Aussi voit-on l’ensemble des partis politiques démocratiques ouvrir leur liste aux « candidats des minorités ». Ils ont cherché à remplir leurs « quotas », calfeutrant ainsi, avec les moyens du bricolage électoral, la délitescence de la société qu’ils n’ont pas, à ce jour et en dépit d’une bonne volonté évidente, réussi à conjurer. Dès lors, préférant colmater l’ébrèchement structurel et l’éclatement communautaire de la société belge par des mesures symboliques, les états-majors politiques ont refusé de réformer en profondeur l’organisation sociale du pays dans l’esprit de nos institutions. Mesdames et Messieurs, cette cécité idéologique est grave parce qu’elle privilégie et entérine le constat du morcellement communautaire de la Belgique plutôt qu’elle ne s’attèle à en combattre les causes. Le raisonnement est dangereux et pernicieux parce qu’il accrédite la thèse selon laquelle il faut être arabe pour combattre le racisme, musulman pour s’opposer à l’islamophobie ou juif pour vaincre l’antisémitisme. Il consacre l’instrumentation de l’Etat de droit et de la citoyenneté par la représentativité communautariste au sein des assemblées législatives, ce qui est en contradiction majeure avec les principes de laïcité et de neutralité des institutions publiques de notre pays. Il contrevient également à l’ensemble des principes de solidarité élémentaires que les outils démocratiques sont chargés d’appliquer au nom des valeurs universelles qu’ils incarnent. L’Etat doit en effet garantir le respect des droits de tous ses citoyens et de toutes les minorités résidant en Belgique. C’est ce principe fondateur, universel et inviolable qui doit être renforcé. Or, comment avez-vous, par exemple, traité l’intégration du culte musulman ? Alors que notre pays a reconnu l’islam depuis 1974, les communautés musulmanes de Belgique ont dû attendre 24 ans avant de voir reconnu leur organe représentatif, 24 années durant lesquelles la Belgique s’est complètement détournée des conditions quasiment clandestines - par manque de moyens et manque d’intérêt des autorités publiques - dans lesquelles nos concitoyens pouvaient pratiquer leur foi. Refusant la participation au financement des lieux de culte, refusant d’imposer l’exercice du contrôle de conformité de l’enseignement religieux - comme cela a toujours été le cas pour les autres confessions -, vous avez laissé ce soin aux autres. Comment ne pas s’étonner dès lors de l’influence des fondamentalistes ? Autre exemple plus récent. Depuis la seconde intifada, les agressions antisémites émanant, malheureusement, de jeunes Belges d’origine maghrébine, se sont considérablement multipliées en Belgique, sans que le monde politique ne prenne la mesure de l’ampleur du phénomène, préférant parler pudiquement d’« importation du conflit du Proche-Orient ». Croyez-vous sincèrement que si les conditions de vie avaient été meilleures, si nous avions eu le courage d’engager des réformes réellement ambitieuses en faveur de l’accès à l’enseignement, de la scolarisation des plus précarisés et de l’insertion socio-professionnelle, si la lutte contre le racisme, la lutte contre la délinquance, la lutte contre la démission parentale avaient été conduites de manière responsable dans notre pays, le message des plus extrémistes serait passé aussi facilement ? Ne croyez-vous pas que vous auriez offert à ces jeunes des outils de compréhension du monde suffisamment puissants pour refuser l’extrémisme ? Ne croyez-vous pas qu’ils seraient aujourd’hui dotés d’une identité mieux assise sur ses fondements et qu’ils se reconnaîtraient davantage dans la société belge à laquelle ils appartiennent que dans les « victimes de l’impérialisme occidental » dont ils ignorent tout? Or, que leur offrez-vous aujourd’hui ? Vous leur adressez un message politique clair : nous prenons soin de vos intérêts parce que nous avons recruté des candidats belges arabes ou musulmans… De grâce, comprenez qu’il s’agit d’un aveu d’impuissance, d’une compromission contraire à nos valeurs parce que cela conforte une identité ethnique au détriment d’une identité citoyenne. De même, vous n’organisez plus aujourd’hui un seul meeting public sans vous croire obligés, devant une assemblée composée de Belges arabes ou musulmans, de marquer votre compassion avec le peuple palestinien. Votre réflexe est d’ailleurs similaire lorsque vous rappelez, devant un auditoire composé de concitoyens juifs, votre solidarité avec le peuple israélien. Il ne s’agit pas évidemment de dire ici que l’une et l’autre ne sont pas justifiables, mais comprenez qu’en agissant de la sorte, et a fortiori dans le cadre de la campagne électorale belge, vous confortez là encore le sentiment communautariste sans pourtant que la contradiction ne vous apparaisse. Mesdames et Messieurs, vous êtes en train de vous livrer à un jeu politique terriblement dangereux, en manipulant de manière explosive les préjugés et les sentiments d’appartenance. Permettez au simple citoyen que je suis de vous rappeler que la démagogie ne peut remplacer un programme politique. La pusillanimité n’a jamais servi la cause de la démocratie, elle a toujours tendu à l’affaiblir plutôt qu’à la renforcer.


 
 

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