L'édito

Une justice aveugle (à l'antisémitisme)

Mardi 2 juillet 2019 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°1047

Il y a cinq ans, en juillet 2014, le tenancier de l’Anadolu, un café turc de Saint-Nicolas (banlieue de Liège), était entré dans la postérité après avoir placé une affichette sur les vitres de son établissement : « L’entrée est autorisée aux chiens, mais aux sionistes en aucune façon ». Traduite également en turc, elle désignait nommément les Juifs.

Le cafetier se défendait d’être antisémite, il voulait seulement dénoncer les crimes commis par Israël sur les Palestiniens. Une plainte a été déposée et voici que nous apprenons début juin 2019 que l’action intentée contre le cafetier de Saint-Nicolas a été classée sans suite ! « L’auteur a présenté ses excuses au plaignant via un courrier circonstancié. L’auteur n’avait pas pris la mesure de ses propos. Le dossier a alors été classé sans suite », a déclaré Catherine Collignon, Premier substitut au Parquet de Liège.

Nous pensions sincèrement que le Parquet ferait œuvre de justice en tirant les leçons juridiques et civiques d’une affaire illustrant jusqu’à la caricature l’antisémitisme de ce début de 21e siècle. Nous nous trompions lourdement et comme toujours, la réalité dépasse la fiction. En Belgique, on peut impunément exprimer sa haine des Juifs, pour autant qu’on prenne la peine de s’en excuser. C’est aussi grotesque qu’incompréhensible.

Il est vrai que la justice est aveugle. Mais cette fois-ci, le bandeau qui couvre les yeux de Thémis ne symbolise pas l’impartialité, mais bien la cécité face à la réalité de l’antisémitisme. « Chien de Juif » est une insulte antisémite proférée dans le monde musulman et les panneaux « Interdit aux Juifs et aux chiens » étaient posés en Occident, tant en Europe qu’aux Etats-Unis, pour exclure les Juifs. Ces deux exemples d’expression antisémite sont encore bien ancrés dans la mémoire juive contemporaine. Les plus âgés d’entre nous ont même été confrontés personnellement à ce type de panneaux.

Nos députés fédéraux s’indignent à juste titre de la présence dans leur assemblée d’un député antisémite et négationniste. Ils invoquent les heures sombres de l’histoire, arborent un triangle rouge de déporté prisonnier politique des nazis, mais curieusement ne trouvent pas les mots pour dénoncer le classement sans suite d’un acte antisémite grave.

Discrets, paisibles et numériquement insignifiants, les Juifs de Belgique semblent coincés dans l’angle mort des démocrates. Devraient-ils porter une étoile jaune sur le revers de leur veste pour qu’on les remarque et qu’on prenne en considération leur désarroi ? Ou alors manifester violemment en cassant tout sur leur passage ? Non, ils ne feront ni l’un ni l’autre. Les Juifs de Belgique sont pacifiques et inoffensifs : ils n’ont jamais posé, et ne posent pas de problèmes à la société. Paradoxalement, c’est bien cela leur problème. Comme ils sont paisibles et que leur poids électoral est nul, il est donc aisé de ne pas tenir compte des signaux de détresse qu’ils envoient aux autorités belges. Et à cause de la progression dans certains milieux académiques, associatifs et politiques d’une rhétorique antiraciste « indigène » qui fait des Juifs les « chouchous » de la domination blanche sur les minorités postcoloniales, il est de bon ton de balayer d’un revers de manche l’antisémitisme de ces nouveaux « damnés de la terre ». S’il s'exprime dans la langue de l’antisionisme et au nom de la sacro-sainte cause palestinienne, ce n’est même plus la peine de s’y attarder.

Face à ce classement sans suite, les Juifs sont inquiets, car ils ont conscience que leur destin est étroitement lié à la bonne santé de la démocratie et de l’Etat de droit. Lorsque ces derniers s’affaiblissent en faisant notamment preuve de complaisance envers l’antisémitisme, ils protègent mal les Juifs, la plus infime et la plus ancienne des minorités de ce pays. L’affaire du cafetier de Saint-Nicolas et son dénouement illustrent à nouveau la fragilité des Juifs de Belgique face à des autorités ne prenant pas la mesure de ce qu’ils subissent.


 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par serge_1 - 9/07/2019 - 10:38

    1/ C'est dans Le Soir que cette tribune devrait être publié.
    2/ Si je grille un feu rouge, mes excuses suffiront elles pour amadouer le juge ?
    3/ Comment le juge peut croire à l'ignorance du cafetier qui a prit la précaution de traduire juif par sioniste ?

  • Par Carine - 9/07/2019 - 11:08

    Et comme d habitude nos représentants auto élus ne bronchent pas et s'adonnent à leur activité préférée à savoir faire la carpette vis à vis du monde politique de peur de perdre l un ou l autre subside.

    Juifs de Belgique réveillez vous et choisissez vous des représentants qui en ont et pas des personnes molles qui n en ont pas

  • Par Bernard Guillaume - 9/07/2019 - 20:15

    Sur le fond vous avez tout à fait raison mais des plaignants pourraient se porter partie civile pour obliger un tribunal alors à statuer.

  • Par Melissa - 10/07/2019 - 8:40

    Quelle analyse parfaite que celle de Carine
    C est la raison essentielle qui a décidé mon mari de quitter la Belgique pour l Angleterre : constater que nous n étions plus défendu par qui que ce soit à Bruxelles.
    Dire que dans les années 70 ou 80 il y avait de vrais leaders communautaires.
    Une pensée émue pour Suss et Charles Knoblauch z"l. Vous nous manquez.

    Melissa Ariel

  • Par Akolbesseder - 10/07/2019 - 12:44

    L’Europe, fidèle à elle-même.
    Rien n’a changé depuis Dalladier et Chamberlain.
    Tristesse et consternation.

  • Par Christian Rayet - 12/07/2019 - 10:20

    Pour un professeur canadien, l'antisémitisme est présent dans la politique occidentale. Dans Slate du 18 juin 2015 « l’antisémitisme est une composante des politiques occidentales actuelles », c’est la thèse défendue dans le National Post par Julien Bauer, politologue à l’Université du Québec à Montréal et chercheur à l’Institut canadien des recherches judaïques. Le professeur de sciences politiques détaille l’évolution du sentiment antijuif… Dans un premier temps, c’est bien sûr une haine d’ordre religieux qui prédomine. On abhorre le peuple «déicide». Le rejet est racial ensuite. Cette pensée nauséabode est reprise par le monde politique, la presse, pour ensuite se répandre dans la population.
    Le jeudi 22 janvier 2009 Elio Di Rupo: "Il y a eu des milliers d'enfants, des milliers de femmes, des milliers d'innocents, des milliers de civils qui ont été tués." Le président du Parti socialiste belge, M. Elio Di Rupo, était l'invité de l'émission "Questions Publiques" de la RTBF…. On se demande de qui le président du PS tient ces chiffres absolument fantaisistes qu'il avance avec aplomb sur une radio publique à une heure de grande écoute.
    Dans un entretien accordé le 28 avril 2018, Elio Di Rupo, le président du Parti socialiste, a critiqué le gouvernement fédéral en l’accusant de mener une politique favorable aux plus riches et de faire du pays « une Belgique des diamantaires anversois ». Cette expression ne manquera pas de réactiver « certains » préjugés, notamment celui associant les juifs à l’argent, dans la mesure où dans l’imaginaire belge le diamant est toujours associé et bien à tort aux Juifs… »
    En reprenant à son compte ce préjugé antisémite qui associe les Juifs à l’argent, le fait est que ce soit voulu ou non, cette phrase assassine, digne d’un leader populiste d’Europe centrale, ne manquera de faire mouche auprès de tous ceux qui se sentent exclus de la société et qui estiment à tort que les Juifs appartiennent aux classes dirigeantes qui écrasent les plus démunis. En cela, il a commis une grave erreur, doublée d’une faute morale. Un président de parti ne peut ignorer la force des préjugés et des idées reçues… Le Juif est donc haï pour son lien supposé à l'argent, à l'usure, aux banques prétendument apatrides et toutes-puissantes.
    Le 23 janvier 2018 Julien Bahloul, journaliste, est introduit au parlement belge pour la cérémonie en mémoire des victimes de la Shoah (la première organisée par le Parlement belge) en présence du président du parlement israélien Yuli Edelstein.   Quelle ne fut la stupéfaction de Julien Bahloul de constater que presque tous les députés belges étaient absents et que les deux tiers des personnes présentes étaient des juifs de l’extérieurs. Les députés belges absents dans leur grande majorité à la cérémonie du souvenir de la Shoah au parlement belge. C’est significatif à l’égard du politique belge.
    Aliocha Wald Lasowski annonce « une nouvelle défaite de la pensée ». L’auteur présente le nouvel essai J’accuse ! 1898-2018. En ouverture de son livre, Alexis Lacroix, à la fois journaliste et essayiste, éditorialiste proche du terrain et intellectuel engagé dans la réflexion du temps long, insiste sur l’urgence avec laquelle il faut revenir sur «les configurations de la barbarie antijuive». Alexis Lacroix met la gauche face à ses contradictions et lui demande de s’interroger sur son histoire où Sartre dénonçait le climat de haine qui intoxiquait la vie politique française des années 1920, le poète et dramaturge Oscar Mandel écrit au milieu des années 2010, dans Être ou ne pas être juif, qu’«un jour ou l’autre, une tornade de violence peut de nouveau s’abattre sur les Juifs […], la vieille haine continuera à engendrer les vieilles persécutions et les vieilles humiliations»… La barbarie demeure. Elle est au cœur de notre société. Le dépôt de haine, raciste, antisémite, est toujours là. Ce qui fait dire à Pierre-André Taguieff, philosophe, politologue et historien des idées, auteur de plusieurs livres sur la question, que «nous sommes entrés dans un nouvel âge de la judéophobie».