L'édito

Le moment Chirac

Mardi 8 octobre 2019 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards n°1051

Suite au décès de Jacques Chirac intervenu le 26 septembre dernier, comment ne pas penser à sa contribution majeure à la mémoire de la Shoah en France. Avec son discours historique du 16 juillet 1995, il est le premier chef d’Etat européen à reconnaitre une responsabilité de son pays dans la déportation et l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

Curieusement, rien ne prédisposait Jacques Chirac à poser cet acte. Le gaulliste Jacques Chirac appartient à une famille politique fermement attachée au mythe selon lequel la France n’était pas à Vichy mais à Londres avec le général de Gaulle. Selon la formule forgée par ce dernier, « Vichy est nul et non avenu », la République rétablie ne peut donc être tenue responsable des crimes commis par Vichy. Par ailleurs, dans un souci de réconciliation nationale et de grandeur de la France, il s’agit d’oublier cette sombre histoire.

Jacques Chirac est aussi l’héritier politique de Georges Pompidou, ce président qui maintient fermement la ligne de l’amnésie sur Vichy en accordant en 1972 sa grâce à Paul Touvier, ancien responsable de la milice lyonnaise. Il justifie son geste dans une rhétorique très gaullienne : « Allons-nous éternellement entretenir saignantes les plaies de nos désaccords nationaux ? Le moment n’est-il pas venu de jeter le voile, d’oublier ces temps où les Français ne s’aimaient pas, s’entre-déchiraient, et même s’entretuaient ? ». Et ce n’est pas non plus la politique arabe de la France, chère à Jacques Chirac qui l’aurait poussé à poser un geste fort envers les Juifs depuis que le général de Gaulle a lâché à leur propos son fameux « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur » lors d’une célèbre conférence de presse entrée dans les annales.

Dans cette configuration politique, les Juifs n’attendent pas Chirac et voient plutôt un président de gauche reconnaitre la responsabilité de la France dans les crimes de Vichy désormais bien établis par les historiens. Pourtant, François Mitterrand maintiendra avec obstination les ambiguïtés de la mémoire officielle de Vichy et de la déportation des Juifs de France. Malgré les révélations sur son passé vichyste et ses liens d’amitié maintenus après-guerre avec René Bousquet, le responsable de la rafle du Vel’ d’Hiv’ de juillet 1942, Mitterrand refuse que la République rende des comptes pour les crimes commis par Vichy. Ce qui ne l’empêche pas de fleurir personnellement la tombe du Maréchal Pétain chaque année !

Quelques semaines après son élection à la présidence, c’est finalement Jacques Chirac qui tiendra le langage de la vérité historique en prononçant un discours aussi beau que juste lors de la com-
mémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv’. « Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’Etat français », déclare-t-il. « La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux ». Un adverbe aussi insignifiant que « oui » a permis à Jacques Chirac de rompre avec la tradition gaullienne dans laquelle s’étaient placés tous ses prédécesseurs et de condamner fermement la participation des autorités françaises à la déportation des Juifs.

Incontestablement, il y a eu un moment Chirac. En préférant la vérité historique aux mythes, il a ouvert la voie à d’autres chefs de gouvernements européens à reconnaitre la responsabilité de leur pays dans la déportation des Juifs. Le pionnier et maître des études sur la Shoah en Belgique, l’historien Maxime Steinberg en était conscient. Jusqu’à son décès en juillet 2010, il n’a cessé de répéter qu’il attendait le Chirac belge pour déclarer officiellement que les agissements de l’appareil d’Etat belge furent illégaux et anticonstitutionnels. Ce que fera Elio Di Rupo le 9 septembre 2012. 


 

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