Nous étions comme des rêveurs

Jeudi 18 novembre 2004 par Ilan Greilsammer

 

Le soutien de parlementaires de la gauche israélienne a permis l’adoption du plan de retrait de Gaza proposé par Ariel Sharon. Ce rapprochement augure-t-il d’un nouvel espoir de paix? La vacance du pouvoir palestinien, consécutive au départ précipité de Yasser Arafat, ouvrira-t-elle la voie aux modérés, désireux d’en finir avec le terrorisme? Ou profitera-t-elle, au contraire, aux islamistes et aux milices radicales?

Un psaume bien connu dit : Quand Dieu a ramené les exilés de Sion, nous étions «comme des rêveurs». Reprenant cette expression biblique, je dirais : quand, l'autre soir, nous avons entendu tous les députés de la gauche israélienne, à la Knesset, dire «oui» à Ariel Sharon, nous étions «comme des rêveurs»… Imaginons un instant quelqu'un qui se serait endormi il y a à peine un an et se serait réveillé aujourd'hui! Il y a un an, il aurait entendu Sharon dire à Amram Mitzna, alors chef du Parti travailliste, que pour lui la colonie de Netsarim au cœur de Gaza est exactement comme Tel-Aviv. Et aujourd'hui voici que nous, le Camp de la Paix israélien, apparaissons comme les meilleurs soutiens de Sharon dans son combat contre les colons et l'extrême droite israélienne…
Du point de vue des mouvements de la Paix (et j'inclus ici aussi bien les partis de gauche, Travaillistes et Yahad, que les mouvements populaires comme Shalom Archav), la situation actuelle en dit long, tant d'un point de vue positif que d'un point de vue négatif.
Ce que je considère comme positif, c'est que la gauche israélienne, malgré ses sentiments amers à l'égard de Sharon, a su, le moment venu, se mobiliser pour la bonne cause en oubliant les vieilles rancoeurs. C'est un fait : Ariel Sharon représente beaucoup de choses dont nous, militants de la paix israélo-palestinienne, avons horreur. Il a été l'artisan de la multiplication des colonies de peuplement dans les territoires occupés, faisant croire aux colons qu'ils pourraient rester éternellement au cœur d'une population palestinienne opprimée; il a appelé la jeunesse juive des territoires à s'emparer par force de toute colline, de tout promontoire, et d'y créer des avant-postes; il a menti à Menachem Begin lors de la guerre du Liban en lui faisant croire que l'opération s'arrêterait à 40 kilomètres de la frontière; il a été l'un de ceux qui ont créé l'atmosphère empoisonnée qui a précédé l'assassinat de Rabin; il n'a pas hésité, quand cela lui était profitable, à pratiquer avec les ultra-religieux l'alliance sacrée du sabre et du goupillon en leur promettant monts et merveilles; il a enfermé Arafat dans la Moukata et fait comme s'il n'y avait pas de partenaire palestinien; quant à ses démêlés avec la justice, même s'il a été blanchi de justesse, ils laissent derrière eux des relents plus que nauséabonds. Tout cela est vrai, Monsieur Sharon n'est pas notre cup of tea. Mais contrairement à la gauche européenne et à ses intellectuels, le camp de la paix israélien n'a jamais pratiqué la «démonisation» de Sharon. Nous l'avons toujours considéré comme un adversaire politique certes, dont les options étaient aux antipodes des nôtres, mais nous ne l'avons jamais diabolisé. En particulier, à ma connaissance, personne dans la gauche israélienne n'a jamais remis en cause l'attachement de Sharon au peuple d'Israël, son passé de valeureux combattant et de stratège génial qui a su sauver Israël aux pires heures de la guerre de Kippour.

Convergences politiques

Avec la mobilisation générale du camp de la paix en faveur du Plan de Retrait de Gaza de Sharon, la gauche israélienne a prouvé sa maturité, elle a montré qu'elle n'avait pas d'œillère, et dans l'esprit de la tradition juive qui encourage la techouva, elle a accepté la repentance de Sharon et soutenu son changement de cap. C'est exactement ce qu'il fallait faire. Le camp qui se mobilise aujourd'hui contre Sharon est, de notre point de vue, ce qu'il y a de pire : des rabbins ultra-nationalistes qui n'hésitent pas à appeler les soldats religieux à la désobéissance civile, des colons qui se déclarent prêts à s'opposer par la force à leur évacuation, des parlementaires dont les options démocratiques sont plus que douteuses, des opportunistes comme Netanyahou qui sentent que le vieux lion est blessé et cherchent à le mettre en défaut uniquement pour prendre sa place…
D'ailleurs, dans ce satisfecit accordé à la gauche israélienne, je n'inclus pas les parlementaires arabes. Ceux-ci n'ont pas voulu soutenir Sharon et se sont abstenus. Comme d'habitude, ces responsables politiques ne sont pas à la mesure de l'heure historique que nous vivons : leur haine de Sharon l'a emporté sur le simple bon sens. La gauche sioniste, elle, a compris l'importance de ce vote.
Mais il ne faut quand même pas trop se réjouir. Le soutien de la gauche israélienne à Sharon reflète une triste vérité : à savoir que le plan de retrait unilatéral est actuellement la seule réalité tangible du débat israélien.

Nouveau leadership?

L'agenda politique du camp de la paix : négociation avec les Palestiniens, promotion de l'accord de Genève entre Beilin et Abed Rabbo, promotion des idées de la Voix des Peuples d'Ami Ayalon et Sari Nusseibeh, fin de l'occupation, etc., tout cela reste malheureusement en dehors du débat public. Or, le plan de retrait de Gaza, hamishak jayahid bay'ir (le seul jeu auquel on joue en ville, comme on dit ici), comprend, de notre point de vue, beaucoup d'inconnues! Comment ce retrait pourra-t-il s'effectuer sans une coordination étroite avec les forces de sécurité palestiniennes? Comment faire pour que le retrait d'Israël ne laisse pas sur place un incroyable et dangereux tohu-bohu? Qui assurera le bien-être de la population de Gaza? Comment faire pour que les Palestiniens ne se trouvent pas enfermés dans une cage de tous côtés? Comment empêcher que les organisations fondamentalistes islamiques s'emparent immédiatement du pouvoir à Gaza et y instaurent un régime de terreur? Comment éviter la contrebande d'armes entre l'Egypte et Gaza après le départ des Israéliens? Comment empêcher que des roquettes soient envoyées de Gaza sur Sderot et d'autres villes du territoire israélien, entraînant immédiatement des représailles meurtrières de Tsahal dans la bande de Gaza? Toutes ces questions, et beaucoup d'autres, sont actuellement sans aucune réponse, et sont, à dire vrai, très angoissantes.
On ne peut pas non plus être rassuré à l'annonce des luttes politiques extrêmement féroces qui sont sur le point de s'ouvrir au sein du Parti travailliste…D'un côté, Shimon Peres, à 81 ans, n'a aucune intention de quitter la présidence du Parti en faisant place aux jeunes; de l'autre, Ehoud Barak, assez discrédité aux yeux de la population en raison de ses zigzags, va tenter de reprendre la tête du Parti, talonné par un Amir Peretz qui est certes un représentant authentique des travailleurs et a de bonnes idées en matière sociale, mais parait très fluctuant sur les questions touchant au processus de paix… Espérons surtout que la gauche travailliste ne s'entre-déchirera pas à un moment où le Likoud, très divisé, est en perte de vitesse, et où les solutions de la droite apparaissent une fois de plus dénuées de tout contenu et de tout espoir. Si le plan d'Ariel Sharon a changé la donne, la disparition éventuelle de Yasser Arafat risque, elle aussi, de renforcer les chances de la gauche israélienne de revenir un jour au pouvoir. Ce que nous espérons tous, c'est la naissance d'un nouveau leadership palestinien, stable et efficace, honnête et démocrate, qui, dans l'esprit des accords de Genève, mettra fin aux actes de terrorisme et relancera le processus de paix. L'une des raisons de la chute de la gauche et de la victoire du Likoud était précisément l'absence de forces de paix du côté palestinien. Si un nouveau leadership, capable de donner confiance aux Israéliens, traumatisés par quatre années d'intifada, se mettait en place, la gauche israélienne, en alliance avec le Shinouï et peut-être l'aile pragmatique et modérée du Likoud, pourrait regagner la confiance des électeurs.


 
 

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