Hommage

Plus jamais, David Susskind

Vendredi 25 novembre 2011 par Ouri Wesoly

Beaucoup de mots viennent à l’esprit pour évoquer David Susskind qui vient de nous quitter : un « Mensch », un « Juste », un maitre à penser, un homme de combat, un leader charismatique… Mais pour beaucoup, c’était aussi un ami. C’était « Suss », tout simplement.

 

Voici donc venu le temps de l’imparfait. Ce qui était banal et simple devient tout à coup un souvenir et, déjà, un peu de l’histoire. Dorénavant, nous ne discuterons plus avec Suss, nous parlerons de lui.

Il est mort et nous avons vieilli d’un coup : nous étions « du temps de David Susskind », nous. Et il nous manque déjà. Comment imaginer une réunion au CCLJ sans Suss ?  Même pas une exceptionnelle, juste une parmi les centaines, les milliers auxquelles il a participé.

Comme celles de la Rédaction de Regards, tiens, dans les années 80, ce qui ne nous rajeunit pas non plus. Nous étions donc là, une dizaine de petits journalistes d’un petit journal à discuter de nos projets - qui n’étaient pas toujours bien grands non plus.

Suss s’y invitait toujours de la même façon : il arrivait en nous conjurant de poursuivre sans lui prêter la moindre attention. Il n’était là, expliquait-il, que pour apprendre comment de vrais professionnels créent le meilleur journal juif d’Europe, pour ne pas dire du monde.

Après quoi, il écoutait pendant facilement 45 secondes avant de prendre la parole… et ne plus la lâcher. David Susskind parlait un mauvais français, mâtiné de yiddish et de néerlandais. Il s’interrompait, changeait d’idée, racontait une anecdote, s’énervait pour un rien.

Et pourtant, et pourtant, c’était un orateur puissant, irrésistible. Nous, il nous entraînait à chaque fois, plus loin, plus haut plus fort. A l’époque une de nos grandes affaires était l’installation de religieuses carmélites dans le camp d’Auschwitz.

Outre un éditorial cinglant, l’équipe Regards pensait à recueillir l’opinion de quelques personnalités juives belges sur la question. « Minute, minute » s’exclamait Suss. Ce qu’il fallait, c’était envoyer un journaliste en Pologne. Interviewer le cardinal de Cracovie et, si déjà, le Cardinal-Primat de Pologne.

Suivait un feu d’artifices d’idées : et le Premier ministre polonais, ce ne serait pas une bonne idée ? Le nôtre, en Belgique ? Celui d’Israël ? Le Pape ? Bon, pas le Pape. Mais la Curie, ils ont un porte-parole, non ? Et le cardinal à Louvain ? Et…

Jamais la voix de la communauté n’a résonné aussi fort

Nous écoutions, bouche bée : on peut faire ça, nous, le mini-journal d’une mini-communauté d’un mini pays ? Suss nous affirmait que oui, le CCLJ avait fait bien davantage, qu’on n’aurait pas tout, mais qu’on serait étonnés. Il nous prenait et nous lançait en avant.

Et, euh, pour l’argent ? s’enquerrait avec timidité la voix de la raison. La main de Suss s’agitait avec un dédain tout gaullien : l’intendance suivrait. Et longtemps, tant qu’il le put, elle suivit.

Quant à  l’équipe de Regards, arrivée pour  tracer son laborieux sillon communautaire,  elle était déjà repartie, flamberge au poing, combattre pour le peuple juif. Tel était le David Susskind des grands jours.

Et ce qu’il faisait pour le journal, il l’accomplissait partout. Longtemps, le but des comités du CCLJ comme de beaucoup d’organisations fut de parvenir à amener Suss à une de leurs réunions : on était sûr alors de penser loin et d’agir fort.

La communauté juive de Belgique n’a jamais manqué de personnalités éminentes. Aucune sans doute n’a marqué à ce point son époque. David Susskind a durant un demi-siècle fait entendre comme personne la voix de notre communauté.

Jamais sans doute celle-ci n’a-t-elle résonné avec autant de force et de clarté, non seulement pour nous-mêmes, mais pour les opprimés de par le monde. Rien de ce qui était juif n’était étranger à Suss. Et rien de ce qui est humain n’est étranger au judaïsme.

Comment expliquer ce qu’il a accompli ? A la base de tout, il y a certainement le désir de mettre en pratique ces « valeurs juives » qui sont, en fait celle de l’humanisme. Une volonté qui l’a amené à suivre d’étonnants chemins.

Il a d’abord cru qu’il y parviendrait par la pratique religieuse où il était élevé. Puis, à 16 ans, il est entré en communisme, ce messianisme sans Dieu. Dans les années 60, il en a même tenté la variante maoïste. Et puis, il a définitivement basculé dans le sionisme, ce mouvement de libération du peuple juif.

Et c’est au nom de celui-ci et de ses idéaux qu’il s’est engagé dans la lutte pour la paix entre Israéliens et Palestiniens. En continuant à se battre contre les fascismes, tous les fascismes et contre les racismes, tous les racismes.

« Génération Suss »

On pourrait ajouter que communiste, il est devenu millionnaire. Et qu’il a dépensé quasi toute sa fortune pour les causes qu’il défendait et pour aider les autres. Il n’en parlait jamais et les autres ne s’en vantaient guère. Mais combien sommes-nous, ici ou ailleurs, à qui il a donné un coup de main pour réaliser une idée, conclure un projet ou simplement finir le mois ?

Mais même les belles histoires ont une fin : l’âge et la maladie avaient fini par rattraper David Susskind. Depuis quelques années, il ne dirigeait plus l’organisation qu’il avait fondée.

Cependant, c’était sans inquiétudes qu’il avait pu céder les rênes de son organisation à sa fille Michèle Szwarcburt d’abord, à une nouvelle génération ensuite. Ce sont tous des membres de ce qu’on oserait appeler la « génération Suss ».

Des gens qui ont appris de lui et avec lui, qui partagent ses idéaux et ses combats. Le CCLJ s’est agrandi, embelli. Comme partout, le militantisme a cédé au professionnalisme. Mais la révolte contre les injustices n’a pas disparu. L’homme est passé, ses idées demeurent.

Faible consolation pour ses amis. Qui doivent, durement, réaliser que nous sommes entrés dans le temps des « plus jamais ». Plus jamais Suss ne viendra à une conférence pour poser à l’orateur une question qui tournera inéluctablement au discours.

Plus jamais, il ne mangera le vendredi soir dans notre restaurant, sans cesse interrompu par une bise ou un salut amical. Plus jamais, il ne prendra son café en racontant une « bien bonne » en yiddish avant de passer à une autre table en sifflotant un air inconnu.

Plus jamais non plus, il n’entonnera de tout son cœur un chant révolutionnaire lors de nos « soirées chansons ». On ne l’entendra plus au téléphone, on ne lira plus son éditorial, on ne verra plus entrer sa haute silhouette un peu courbée. Il ne s’indignera plus d’un article, d’une remarque…

La communauté juive de ce pays a beaucoup perdu aujourd’hui. Le judaïsme aussi. Et ceux qui connaissaient Suss davantage encore.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Anonyme - 25/11/2011 - 16:06

    David c'était tout un symbole, j'espère que sa mémoire restera vivante dans le coeur des hommes de bonne volonté et que toutes ses actions lui survivront.
    Courage à sa famille.

  • Par Anonyme - 25/11/2011 - 21:36

    Nous avons perdu un Mensch,
    A nous de veiller sur les graines qu'il a plantées,
    Qu'elles s'élancent fièrement,
    Nous les défendrons partout et tout le temps

  • Par Fondation et AS... - 26/11/2011 - 23:38

    Chers amis,

    Nous avons appris par la revue REGARDS et par d'autres média la triste nouvelle du décès de David Susskind.

    Nous nous souvenons avec émotion, toujours vive, de sa présence parmi nous, à l'Atelier Marcel Hastir, en mai 2009, pour visionner ensemble avec lui le film "Sois un Mensch, mon fils", démonstration saisissante de sa force de conviction et de son courage tout au long de sa vie, de sa grande persévérance et tenacité clairvoyantes, à la fois source et fruit de longs combats, souvent victorieux.

    Ce soir de mai 2009, aussi, il nous a rassuré que l'espoir n'était pas perdu qu'un jour, Israéliens et Palestiniens puissent trouver le chemin de la paix.

    Quel beau parcours de vie ! Quel héritage pacifique cet homme remarquable laisse autour de lui ! Ses conceptions humanistes et politiques gardent un caractère universel.

    Puisse la présence continue de sa spiritualité vous soutenir et vous consoler dans l'absence de sa poignée forte.

    Avec nos meilleurs sentiments d'amitié,

    les membres des Conseils d'administration de la Fondation et de l'ASBL Atelier Marcel Hastir