L'opinion de Guy Haarscher

Le populisme et les valeurs de la démocratie libérale

Jeudi 1 novembre 2018 par Guy Haarscher, Philosophe et professeur émérite de l'ULB
Publié dans Regards n°1032

On se demande souvent s’il est approprié d’utiliser l’expression « populisme » pour caractériser un phénomène politique incarné par des personnages aussi disparates que Trump, Orban, Salvini, Marine Le Pen, ou encore Bolsonaro.

Ne s’agirait-il pas seulement d’une notion confuse, d’une étiquette commode apposée par la doxa sur ce que l’on craint et ne comprend pas ? Je pense qu’il y a moyen d’utiliser ce concept de façon critique, pour peu que l’on soit conscient des confusions délétères qu’il recèle.

Les leaders populistes sont supposés défendre le (bon) peuple contre les (mauvaises) élites. Ce faisant, ils ne disent rien de politiquement incorrect : le fait de vouloir « rendre le pouvoir au peuple », comme l’a annoncé Trump le jour de son entrée en fonctions le 20 janvier 2017, peut constituer une simple exigence démocratique. Pas ou pas trop de vilains mots racistes, si caractéristiques de l’extrême droite. Le peuple aurait été trahi par les élites dirigeantes, qui ne se seraient pas montrées capables d’atteindre les buts d’intérêt général pour lesquels elles ont été choisies, ou auraient fait prévaloir leurs intérêts particuliers sur le bien commun.

S’il ne s’agissait que de cette exigence, il n’y aurait rien à reprocher a priori aux populistes. Et pourtant, le populisme ne peut devenir majoritaire ou approcher ce stade qu’au prix d’une double confusion : l’une portant sur le peuple, l’autre sur les élites.

Lors de cette journée d’« inauguration », Trump s’est adressé aux « oubliés » - à ceux, justement, dont ne s’occuperaient plus les élites. Mais il faut bien noter que ces individus qui ont raté le train de l’Histoire contemporaine sont au moins de deux types bien distincts. Il y a d’une part l’ouvrier de la Rust Belt, mis à pied par la crise des charbonnages, de la sidérurgie, de l’industrie automobile. Et il y a d’autre part l’évangélique du Sud qui, lui, vit la libération des mœurs, le déclin de la religion, le droit à l’avortement, le mariage homosexuel, non comme des avancées émancipatrices, mais comme la victoire du Mal.

Trump est arrivé à agréger ces deux mécontentements : le ressentiment social des petits Blancs des vieilles zones industrielles et la colère identitaire et sociétale des conservateurs. Marine Le Pen a fait de même : qu’y a-t-il de commun entre les zones économiquement déprimées du Nord de la France et le Sud-Est méditerranéen ? Très peu : le ressentiment social est omniprésent dans le premier cas, le repli identitaire dans le second. Certes, ce dernier relève en France de la tradition catholique, et non protestante-évangélique comme aux Etats-Unis, mais le phénomène est comparable. Pensons également à l’Italie et à l’alliance un peu baroque entre la Ligue qui incarne le mépris de la « Padanie » pour le reste du pays, et le Sud qui a massivement voté pour le Mouvement 5 Etoiles.

Le populiste entretient la confusion à propos de la notion même de peuple : oubliés socio-économiques et indignés identitaires. Il fait de même concernant les élites : il confond savamment les mauvaises et les bonnes, celles qui ne font pas leur boulot et celles qui le font trop bien, et le gênent. Qu’un populiste s’attaque à ceux qui ont permis les scandales de corruption que nous connaissons, quoi de plus légitime ? Mais nous voyons tous les jours que les populistes s’attaquent aussi (et peut-être d’abord) aux élites indispensables à un bon fonctionnement de la démocratie constitutionnelle et de ses checks and balances.

Les populistes, une fois arrivés au pouvoir, disent certes vouloir « assécher le marigot » (drain the swamp, expression trumpienne), bref se débarrasser des lobbys défendant les special interests, ainsi que de la corruption supposée des élites gouvernantes. Mais ils s’en prennent surtout aux élites qui défendent les libertés constitutionnelles, l’équilibre des pouvoirs et l’établissement correct des faits sans lequel aucune pensée critique -et donc aucun débat démocratique- n’est possible. Ces élites, ce sont les juges, la presse, les universités (comme productrices de faits fiables). Et aussi ce que Trump appelle avec mépris le deep State (l'Etat profond), qui lui est hostile certes pour de mauvaises raisons (il peut être simplement partisan), mais aussi pour de bonnes (empêcher -comme le disait récemment un membre de l’administration dans un éditorial anonyme du New York Times- un dirigeant populiste d’agir en mettant en danger l’ordre constitutionnel).

Sous l’apparence simplifiée du combat peuple/élites, le populiste cache de redoutables confusions : entre le peuple des pauvres et le peuple identitaire ; entre les élites corrompues et les élites respectables. Cette démagogie lui permet de se présenter comme le sauveur, et surtout comme un parfait démocrate.

Or les deux sortes d’oubliés ne peuvent être traitées de la même manière. On aimerait que ceux de toutes les Rust Belts du monde contemporain puissent vivre une vie digne de ce nom dans une période de transition où ils sont inutiles et surnuméraires. Mais on ne sait pas bien comment faire. En revanche, on ne voudrait surtout pas satisfaire les revendications des religieux identitaires (parfois nostalgiques de la white supremacy), mais cet objectif non désirable est malheureusement très accessible, comme le montre aux Etats-Unis la nomination à la Cour suprême de l’ultra-conservateur juge Kavanaugh. 


 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Patrick - 6/11/2018 - 15:55

    Très bien Monsieur Haarscher, les populistes ont un discours où la confusion règne.

    Tandis que les Politiques « normaux » ont un discours fait de clairvoyance, de sens de l’interet général... n’est ce pas ?

    Ainsi en est-il de la politique économique, d’une lutte efficace contre les gaz à effet de serre, de la lutte contre l’islamisme ...

    Que le monde médiatico-politique commence par faire son examen de conscience et balaie ses errements, alors sans doute le populisme reculera.

  • Par Donner Daniel - 8/11/2018 - 8:11

    Les fascistes ont toujours pose de bonnes questions. (Sans un grain de verite personne ne les ecouterait).
    Mais aussi donne de mauvaises reponses.
    Analyser leur discours sans donner de reponses adequates ne sert a rien.
    Quand donc donnera-t-on de bonnes reponses a leurs justes questions? Dans cet absence de reponse est la defaite et la chute de ceux qui s'opposent aux fascistes.

    PS: Entendez par fascistes tous les fascismes: le rouge, le brun, le vert.

  • Par Aristote - 16/11/2018 - 20:58

    Être mal à l'aise avec le mariage homosexuel et, aux USA, avec l'obsession de l'administration pour imposer les vestiaires unisexes dans les écoles, est-ce être un partisan de la "white supremacy" ? Une confusion regrettable ?