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Pourquoi la Belgique ignore-t-elle son voisin allemand?

Mardi 3 octobre 2017 par Perla Brener
Publié dans Regards n°869 (1009)

Les faits. Ignorance, indifférence, ou réelle hostilité, les relations entre la Belgique francophone et l’Allemagne semblent réduites au minimum, malgré une frontière commune de 167 kilomètres, un poids économique, politique et démographique déterminant du côté allemand. Qu’est-ce qui explique cette prise de distance ? L’héritage historique de l’Allemagne pèse-t-il toujours sur nos relations actuelles ? La page de l’après-guerre a-t-elle réellement été tournée ou le ressentiment est-il toujours bien réel ? Différents experts ont répondu à nos questions.

 

« Sans nul doute, c’est l’effet des deux guerres mondiales si la Belgique, culturellement et affectivement parlant, a peu de relations avec l’Allemagne », explique Alain Colignon, historien au CEGESOMA (Centre d’études et de documentation Guerre et Sociétés contemporaines). « Avant 1914 et l’éclatement de la Première Guerre mondiale, il existait d’assez nombreux contacts culturels entre les deux pays, et d’abord au niveau des aristocraties, puisque notre dynastie était en partie originaire d’Allemagne, avec les Saxe Cobourg Gotha, et au 19e siècle, après les guerres napoléoniennes, la culture allemande, les universités et l’industrie allemandes semblaient un modèle digne d’être suivi. Nos élites intellectuelles allaient en partie se faire former en Allemagne ou en tout cas admiraient de loin l’Allemagne ; il existait aussi en Belgique d’assez nombreux immigrés allemands, tant à Anvers que dans le bassin industriel liégeois et verviétois. La Première Guerre mondiale a détruit cette sympathie qui existait dans de nombreuses sphères, et la Seconde Guerre mondiale a achevé ce qu’avait si bien entamé la Première Guerre mondiale. Il subsiste maintenant naturellement de nombreux rapports économiques entre la Belgique et l’Allemagne, mais ce sont des relations purement économico-techniques, ce n’est que d’individu à individu que l’on peut éprouver de la sympathie ou de l’antipathie envers les Allemands. D’un point de vue collectif ou des communautés, c’est une saine indifférence. De plus, la langue fait barrage. La plupart des Belges maitrisent très imparfaitement l’allemand, malgré les efforts du Goethe-Institut. Il faudrait un événement majeur, positif celui-là, pour renverser la tendance lourde impulsée par les deux conflits mondiaux du 20e siècle ». 

« Depuis 1945, les relations belgo-allemandes portent une double marque », analyse Christoph Brüll, professeur d’histoire allemande à Liège et à Luxembourg. « Sur le plan politique d’abord, le rapprochement avec l’Allemagne de l’Ouest est intervenu rapidement, notamment par la conviction de certains acteurs que l’intégration de la RFA dans le bloc de l’Ouest était la meilleure politique sécuritaire pour la Belgique après les deux occupations. Cela permettait à la Belgique de jouer parfois l’intermédiaire entre la France et l’Allemagne dans le cadre de l’intégration européenne, une capacité qu’elle semble avoir perdue depuis les élargissements à l’est de l’UE. Sur le plan social ensuite, les ressentiments ont été bien présents après 1945, mais ont fait place à la fois à des considérations économiques et à l’indifférence culturelle. L’intérêt des Belges francophones pour l’Allemagne était déjà très inégal et empreint de stéréotypes avant 1914, mais depuis 1945, on observe la marginalisation de l’enseignement de la langue allemande, tandis que le rapprochement politique ne s’est jamais accompagné d’une intensification des relations, à l’instar des œuvres de jeunesse franco-allemandes. La représentation de l’Allemagne par les Belges francophones reflète finalement ce que certains historiens appellent le “dilemme allemand” : le leadership de l’Allemagne en Europe est attendu par les uns et critiqué par les autres ».

« La question est épineuse pour quelqu’un avec à la fois des origines juives et allemandes ! », admet la psychanalyste Susann Wolff, professeur de Psychologie clinique (UCL & ULB). « Est-ce vrai que “la Belgique” [c’est qui ?, c’est quoi ?] ignore son voisin allemand ? Au-delà de ce qui est dû aux barrières linguistiques ? Je n’en suis pas sûre. En Belgique et dans le contexte actuel, on est au courant du phénomène “Merkel”, ainsi que de son accueil exceptionnel d’un million de réfugiés syriens en 2015 dans une Europe par ailleurs bien frileuse. Par contre, demandez à un Allemand ce qu’il sait de la Belgique : sauf exception, il ne sait rien du fait que ce pays -en chiffres relatifs- a caché et ainsi sauvé le plus grand nombre d’enfants juifs pendant la guerre sous l’occupation allemande ; il ne connaît pas les problèmes “communautaires” qui déchirent les partis politiques et paralysent notamment Bruxelles qui, pourtant, abrite les institutions européennes à la recherche d’une cohésion accrue. Sur un plan plus personnel : comme beaucoup de Belges, je me rends de temps en temps en Allemagne, notamment à Berlin. Je ne sais pas quoi penser du fait que les Allemands ont indubitablement commis le plus grand crime contre l’humanité en exterminant six millions de Juifs (et encore beaucoup d’autres), mais qu’ils sont en même temps aujourd’hui ceux qui ont réalisé un travail très important quant aux souvenirs de ce crime dont témoignent par exemple beaucoup de “pierres d’achoppement” sur les trottoirs allemands  - et au point que le mémorial d’envergure de la Shoah et le bouleversant Musée juif de Libeskind figurent dans tous les guides touristiques au top des “incontournables” à visiter. Quel paradoxe. Pour ma part, je suis contente de vivre en Belgique ».

« Je n’ai pas vraiment ressenti un désintérêt pour l’Allemagne - ce qui était probablement dû au fait que je me trouvais dans un milieu hyper-européen à Bruxelles (2007-2012), dans les sillages des institutions européennes », confie Thorsten Knuf, ancien correspondant allemand à Bruxelles du Berliner Zeitung. « En ce qui concerne l’héritage historique, cette page ne sera jamais tournée. Mais cela n’empêche pas les Belges, les Français, les Allemands ou les Néerlandais d’aujourd’hui de poursuivre le projet commun qui est l’Europe. Il faut rappeler que la Belgique est le 11e partenaire commercial de l’Allemagne, importations et exportations confondues. Les relations diplomatiques sont également importantes au niveau européen ». La différence de mentalité entre les deux pays pourrait-elle expliquer le peu de relations affectives qu’ils entretiennent ? « Je me souviens très bien effectivement de la grande crise en Belgique de 2010-2011, avec 541 jours sans gouvernement après les élections. Beaucoup de Belges trouvaient cela peu excitant, alors que pour les Allemands, qui aiment la stabilité, c’était inimaginable. Aujourd’hui, la nonchalance de la Belgique face aux risques de l’énergie nucléaire serait de la même façon impensable en Allemagne. Mais il faut souligner avant cela, je pense, la barrière linguistique qui limite probablement les contacts », nuance le journaliste. « J’ai pu constater que les Bruxellois et les Wallons étaient parfaitement informés ce qui se passait chez leur voisin français ».

« Les Belges, en tout cas les anciennes générations, ont un peu peur du grand voisin », constate Menia Goldstein ((c) G.K.), président du CCLJ, juif allemand, venu vivre en Belgique à l’âge de 25 ans. « Cela vient incontestablement de l’expérience des deux guerres, avec l’échange de territoires Eupen et Malmedy. L’Allemagne reste un pays dont on se méfie, même s’il est le bon élève de l’Europe en matière de démocratie ». Menia Goldstein donne une deuxième raison au peu d’intérêt de la Belgique pour son voisin. « La stabilité politique et économique relative de l’Allemagne fait qu’il ne s’y passe pas de grands mouvements, comme on a pu le voir avec la montée du FN en France. Le parti populiste d'extrême droite AFD en Allemagne n'a pas dépassé les 13%, tout en devenant le 3e parti allemand, en entrant au Bundestag pour la première fois. Mais le fait que c’est un pays qui semble peut-être un peu ennuyeux explique sans doute cette relative indifférence ». Menia Goldstein reste toutefois persuadé qu’en dehors de la barrière constituée par la langue et notamment le manque de cours en anglais dans les universités, les jeunes générations n’ont pas de réelle excuse pour s’en désintéresser. « Le devoir de mémoire est réel, que ce soit au niveau des réparations, des dédommagements financiers, et des mémoriaux, comme dans les programmes d’enseignement de la Shoah, avec plusieurs manifestations annuelles du souvenir. Un devoir bien plus important que ne l’ont fait, par exemple, l’Autriche ou l’Italie », souligne-t-il, « même si nombreux sont ceux qui continuent de se demander comment cette nation cultivée a pu se laisser influencer par des leaders fous ». Ayant fréquenté essentiellement le milieu des institutions européennes, sans connaitre d’hostilité de la part de collègues souvent nés après la guerre, Menia Goldstein s’étonne en revanche du désintérêt des médias pour la communauté allemande de Belgique. « Il y a peu de temps encore, certains distributeurs télé belges ne proposaient même pas les chaînes allemandes dans leur offre et des quotidiens ne couvraient pas les chaînes allemandes dans leur programme télé, étonnant pour une communauté allemande qui compte tout de même plus de 100.000 personnes en Belgique ! » 


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par DERNIER-PIROTTE - 11/10/2017 - 10:28

    J'ai 80 an... il m'est IMPOSSIBLE de dissocier l'Allemagne de la deuxième guerre mondiale, surtout de l'extermination des Juifs (et je ne suis même pas Juive, sauf de "sensibilté") et dans ma tête du jour au lendemain "ils" peuvent redevenir nazi du jour au lendemain exactement comme dans nos pays nous entrons dans "la soumission" à l'Islam....
    J'ai connu à Liège la Kommandantur, la Werbechtel où - pour des raisons obscures - nous étions convoquées "maman et moi: j'admire ceux qui ont pardonné...je suis admiratrice inconditionnelle de Simone Veil...mais moi j'ai toujours peur...j'ai vu revenir "quelques" prisonnières de Ravensbruck...