France

Procès Bensoussan ou le dévoiement de l'antiracisme

Mardi 1 mai 2018 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°882 (1022)

Relaxé de l’accusation d’incitation à la haine par le tribunal de grande instance de Paris en mars 2017, l’historien Georges Bensoussan était poursuivi en appel par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), la Ligue des droits de l’homme, le MRAP et le Parquet. La Cour d’appel de Paris rendra sa décision le 24 mai 2018. Georges Bensoussan nous livre ses impressions.

Georges Bensoussan

Vous sentez-vous essentialisé comme raciste lorsque les parties civiles demandent en appel la requalification en injure raciale ?

Oui. Quand on sort une phrase de son contexte pour essentialiser un homme comme raciste, on parle en français d’une manipulation à la seule fin d’invalider son travail passé et de discréditer sa parole présente. Le procès dont je suis l’objet illustre le dévoiement d’un antiracisme qui sous le masque de l’« ouverture à l’autre » exclut et essentialise. La manipulation sémantique qui a consisté en première instance à m’accuser d’évoquer une « transmission par le sang » (ce que les parties civiles ont abandonné en appel) nous a fait osciller de Kundera à Artur London, de la farce à la tragédie.

Vos travaux sur l’antisémitisme arabo-musulman sont-ils la source de cet acharnement judiciaire ?

A certains égards, oui, même si je crois que le gauchisme sociétal eut du mal à admettre Les territoires perdus de la République (2002). Reste que mon livre Juifs en pays arabes. Le grand déracinement (1850-1975), publié en 2012, n’a jamais été contesté sur le fond par un historien spécialiste du sujet. Ce livre, après d’autres, ruinait l’image fabriquée d’une condition juive heureuse en terre arabe avant l’apparition du sionisme et le conflit en Israël/Palestine. Que la destruction de ce mythe dérange ceux qui ne se conçoivent pas autrement qu’en victimes, s’exonérant au passage de tout regard critique sur eux-mêmes, constitue un problème de fond. Si analyser et désigner, c’est « blesser », alors en effet le débat intellectuel est impossible. Telle est d’ailleurs la stratégie du CCIF : faire taire en instaurant un climat de crainte.

Les historiens de l’antisémitisme Jules Isaac ou Léon Poliakov subiraient-ils le même sort aujourd’hui ?

A partir de 1948, le travail de Jules Isaac fut accueilli dans les milieux chrétiens, y compris parmi certains de ses amis de la naissante Amitié judéo-chrétienne, avec froideur, sinon hostilité. C’est une illusion de croire que ses thèses furent reçues sans difficulté. Subirait-il le même sort aujourd’hui ? La question ne se pose pas dans les mêmes termes. C’est à un autre paysage auquel nous avons affaire aujourd’hui et chercher des réponses dans les époques antérieures est encore le plus sûr moyen de se fourvoyer. 

Alors que l’antisémitisme continue de faire des victimes, ce procès nous dit-il quelque chose de l’histoire des Juifs d’Europe ?

La France est le seul pays d’Europe où depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, 15 Juifs ont été tués en tant que Juifs. La lenteur des réactions comme la timidité ambiante semblent moins 
motivées par la crainte d’hypothétiques « représailles » que par celle de ne plus figurer dans les rangs de l’opinion commune. « Extension 
infinie du domaine de la lâcheté… ». Reste qu’on aurait tort de 
circonscrire le regard à ces violences. Dans ce qui demeure la plus grande communauté juive d’Europe, nous assistons à un lent effacement du signe juif (ce que Milner avait d’ailleurs pressenti dès 2003). Mais ce progressif abandon par l’Europe de sa part juive (ce dont une partie des élites juives ne veut pas entendre parler tant elles s’accrochent à des positions sociales désormais menacées) est inséparable de la fragmentation des sociétés européennes. Sous les coups d’un capitalisme financiarisé et mondialisé, la plus grande partie des classes populaires et une fraction des classes moyennes sont laissées sur le bord du chemin en situation d’insécurité culturelle, de précarisation sociale et de déshérence nationale. L’abandon des Juifs ne peut pas être dissocié de cette tragédie à bas bruit qui change la donne politique et culturelle de l’Europe. Désigner le problème et trouver les mots pour le dire sans être, demain, sous la menace d’un procès, c’est faire en sorte d’éviter que la société ne se défasse. Nous n’en sommes même plus à imaginer un monde meilleur, seulement à éviter qu’il parte en lambeaux. Mais si le diagnostic est assimilé au mal, voire à son apologie, alors c’est vers un changement de société que nous allons.


 
 

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  • Par Feldstein - 19/05/2018 - 9:59

    Je suis profondément révolté surtout par l'attitude de la LDH et le MRAP, mais pas étonné concernant le CCIF.
    Mon soutien total vous ait acquis

  • Par Bernard PAUWELS - 24/05/2018 - 13:41

    Je suis scandalisé par ce qui vous arrive et je vous manifeste ma totale solidarité.

  • Par Banet - 24/05/2018 - 14:34

    Bravo Monsieur !

  • Par BOAZ - 25/05/2018 - 9:36

    Ouf ! La décision en appel déboute une nouvelle fois le CCIF (qui se pourvoit en cassation).

    Mais à l'heure de ce post, seul Marianne.net en rend compte....

    Si le ministère public suit le pourvoi , j'aurai de sérieux doutes sur la probité intellectuelle de la magistrature de mon pays.....