L'édito

La référence insupportable à la Shoah

Mardi 7 mai 2019 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef de Regards
Publié dans Regards n°1043

« On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment », écrivait le Cardinal de Retz (homme d’Etat ayant participé à la fronde contre Louis XIV) dans ses mémoires. Emir Kir, le député-bourgmestre de Saint-Josse est sorti de l’ambiguïté en accordant un entretien à une chaîne de télévision saoudienne.

Dans cet entretien, il déclare que les musulmans bruxellois connaissent aujourd’hui le même sort que les Juifs sous l’occupation allemande ! Emir Kir parle d’un « fichage des enfants musulmans fréquentant les écoles coraniques » qu’il assimile au fichier juif des Allemands : « Cela nous rappelle une autre période de notre histoire européenne, où les Allemands, pour connaître l’identité des Juifs, avaient commencé le fichage avant de les envoyer dans les camps de la mort ». Loin de se contenter de convoquer les années 1930 comme le font souvent ceux qui n’aiment rien tant que se comparer aux Juifs qu’ils méprisent, Emir Kir fonce bille en tête vers la Shoah. Ces propos grotesques ont évidemment suscité la polémique, ce qui ne l’a pas empêché de renchérir : « Cela me rappelle une période sombre de notre histoire européenne ! ».

Il est temps qu’Emir Kir et tous les ténors de la ritournelle du « retour aux heures sombres de notre histoire » prennent conscience que cela fait mal aux Juifs d’entendre qu’un plan de lutte contre le terrorisme djihadiste est comparable au fichage et aux rafles d’enfants juifs précédant leur déportation vers les centres d’extermination. La politique sécuritaire du gouvernement Michel I et les déclarations de certains de ses ministres ne sont évidemment pas exemptes de critiques. Mais pour qu’elles soient crédibles, ces critiques doivent être formulées sans convoquer la Shoah. Cette référence outrancière à la Shoah obscurcit ce qui est condamnable dans les volets sécuritaires et répressifs de la politique du gouvernement belge.

La Belgique de 2019 est une démocratie dont les droits du citoyen sont garantis par des protections constitutionnelles, et non un Etat totalitaire et raciste accomplissant l’extermination systématique des musulmans. Aujourd’hui, notre pays est doté de lois combattant les discriminations et punissant les discours racistes et xénophobes incitant à la haine, d’un Centre interfédéral pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme et les discriminations. Cette ritournelle mensongère sur le retour des heures sombres de notre histoire occulte par ailleurs la résurgence d’un antisémitisme qui s’exprime virulemment dans différentes strates de la société.

Si dans le chef d’Emir Kir, ces parallèles historiques sont suspects et douteux, il arrive que des intellectuels se penchent honnêtement sur les années 1930 pour mieux évaluer l’affaiblissement actuel des démocraties occidentales. Ainsi, dans Récidive 1938 (éd. PUF), le philosophe français Michaël Foessel se demande si nous sommes à l’aube d’une nouvelle dérive autoritaire. S’il fait apparaître les conditions qui ont permis l’affaiblissement et la défaite des démocraties, il précise d’emblée qu’il ne s’agit pas d’entonner le couplet du retour des années 1930 : « Il existe entre 1938 et 2018 un rapport d’analogie dont il est urgent de prendre la mesure. Mais l’analogie n’est pas une ressemblance. On conclut au bégaiement de l’histoire d’un faisceau de similitudes qui, en l’occurrence, ne manquent pas, mais ne sauraient masquer les différences ». Et il écarte clairement l’idée selon laquelle les musulmans d’aujourd’hui seraient les Juifs des années 1930 : « Le rapprochement entre les Juifs d’alors et les musulmans d’aujourd’hui est douteux. C’est pourquoi je ne le fais jamais. En revanche, la thèse selon laquelle nos sociétés contemporaines seraient immunisées contre le retour de l’antisémitisme vole en éclat sous nos yeux ». Ce retour bien réel de l’antisémitisme constitue malheureusement un non-sujet pour certains milieux antiracistes.


 

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  • Par Thierry - 16/05/2019 - 9:26

    Mr. Emir Kir ferait mieux de se pencher sur l'histoire du génocide des Arméniens, des Grecs Pontiques, etc. et de reconnaître son existence. L'Allemagne, grâce notamment aux travaux de ses historiens, a reconnu depuis longtemps l'existence de la Shoah, contrairement à l'Etat turc qui, comme Mr. Kir, continue à nier les faits historiques. Mr Kir est un pur produit du communautarisme qui caresse les électeurs dans le sens du poil pour se maintenir au pouvoir. En comparant le sort des Musulmans en Belgique actuellement à celui des Juifs durant les années 30, il affiche son ignorance des faits historiques, insulte les victimes juives de la Shoah et leurs descendants en minimisant ce qu'elles ont subi et gifle l'Etat belge en osant le comparer aux autorités nazies d'occupation qui ont persécutés les Juifs, les Tziganes, etc. et semer la terreur en Belgique durant la seconde guerre mondiale. Je me demande ce que pense Charles Picqué des propos de Mr. Kir...

  • Par Robertkri - 18/05/2019 - 0:41

    Plus qu’une identification aux malheurs des juifs lors de la Shoah, ces propos injurieux relèvent d’une stratégie délibérée de victimisation de la communauté musulmane propice à créer un sentiment de culpabilité auprès des responsables politiques avec l’espoir d’en obtenir des avantages et des faveurs supplémentaires. Et ce n’est que la continuation d’un plan minutieusement élaboré de longue date qui n’ira indubitablement qu’en s’amplifiant...

  • Par Rosenthal - 18/05/2019 - 13:49

    C'est vrai ça ! Thierry a raison