Le retour aux négociations

Jeudi 18 novembre 2004 par Denis Charbit

 

L'Histoire s'accélère. Comme dans une pièce de théâtre, lorsque l'auteur peine à trouver un dénouement satisfaisant, un deus ex machina arrive à point nommé et entre en scène de manière inattendue, bouleversant toutes les données de l'intrigue.

Spectateurs des événements, nous n'en demandions pas tant : avec le vote de la Knesset en faveur du retrait, on détenait «l'événement historique» qui laissait, entrevoir, après 1.500 jours, la rupture possible avec la routine des attentats et des représailles. D'autant que par la même occasion, on avait eu notre content de péripéties, de rebondissements, de surprises, de coups de théâtre avec, ce qui ne gâche rien, une distribution excellente : Ariel Sharon dans le rôle du grand leader, de l'homme seul, force tranquille au-dessus de la mêlée, Jules César traqué par les Brutus de son parti; Benjamin Netanyahou, le grand méchant loup, retors, pervers, perfide à souhait, l'homme du complot, l'auteur de la conspiration prompt à planter un poignard dans le dos du Premier ministre dans l'exercice de ses fonctions, aditionnant cette nouvelle proie de marque à celle de Rabin qu'il avait diffamé avant que les balles tirées par Ygal Amir ne l'atteignent, il y a neuf ans déjà. Enfin, Limor Livnat dans le rôle du ministre de l'Education, hors pair en matière de pédagogie des coups bas et des basses besognes. Une heure avant le vote, pour contraindre Sharon à accepter un référendum -dernière chance de ses adversaires pour conjurer la fatalité du retrait-, les ultimatums pleuvaient. Sharon était résolu à ne pas se laisser éclabousser par de telles manœuvres : en refusant de rencontrer les deux comploteurs quelques minutes à peine avant le scrutin, affectant un calme olympien, il rejoignait l'hémicycle, qui ne fut heureusement pas l'arène promise pour le dépecer, lui et son plan.
Sharon en est ressorti grandi dans l'opinion, décidé et maître de lui, parvenant en une minute à dissiper tous les griefs, les reproches, les critiques que son parcours politique inspire; Netanyahou, lui, a bien essayé de soigner son image, de convaincre qu'il n'était plus le même, qu'il avait appris de ses erreurs passées, qu'il s'était débarassé de son mauvais génie, voilà qu'il est parvenu, d'un geste, d'une manœuvre imprudente, à ruiner tout le crédit qu'il avait patiemment reconstitué comme ministre des Finances.
Il convient de saluer au passage l'attitude exemplaire et vitale pour son avenir du Parti travailliste. Celui-ci semblait depuis ses deux dernières défaites électorales avoir cédé à une pulsion suicidaire. Or, comme un seul homme, sans fausse note, les vingt-et-un députés travaillistes ont voté. C'est l'honneur de la gauche que d'avoir offert une seconde fois dans son histoire l'apport nécessaire pour que la Knesset adopte les résolutions territoriales nécessaires. Ce fut le cas en 1978 lors de la ratification des accords de Camp David, prévoyant le démantèlement des localités implantées dans le Sinaï. Il n'est pas vrai que seule la droite en Israël peut faire la paix : les accords d'Oslo et le traité de paix avec la Jordanie le démontrent. Toutefois, jusqu'à nouvel ordre, il n'y a que la droite qui a pu décider et opérer effectivement l'évacuation d'implantations en territoire occupé. Cette vérité, pour aussi incontestable qu'elle soit, mérite d'être nuancée : elle occulte le fait que la semaine dernière, comme en 1979, c'est la gauche qui a offert les mains levées de ses députés pour assurer la majorité. En ce sens, il revient une part à la gauche que nul ne saurait lui dénier. D'autant que la réciproque n'est pas vraie : il est certain que si la gauche au pouvoir avait proposé à la Knesset un plan identique à celui de Sharon, avec le même calendrier, et son caractère unilatéral inclus, Ariel Sharon à la tête des vingt-deux députés du Likoud qui l'ont suivi, aurait été l'adversaire le plus farouche au plan proposé.

Arafat sur la touche

Au bout de cette folle journée, l'encre avait à peine séché pour encenser Sharon et faire dégringoler Netanyahou de son piedéstal que l'on annonçait sans crier gare la dégradation de l'état de santé d'Arafat et l'intérim officieux assuré par un triumvirat composé d’Abou Mazen, Abou Aala et Gibril Radjoub. Après tant de prédictions similaires qui s'étaient révélées exagérées et prématurées, voilà que cette fois, la maladie n'était guère diplomatique malgré les démentis réitérés des premiers jours.
Nouveau coup de théâtre qui pourrait bien bouleverser la situation de fond en comble. La disparition d'Arafat ouvre la voie à tous les possibles, à tous les scénarios, le pire et le meilleur. L'équation comporte encore trop d'inconnues pour que l'on puisse prévoir déjà le cours des choses. Si Arafat venait à disparaître ou était en état d'agonie comme Franco, Tito ou Bourguiba en leur temps, qui assurera la succession? La légitimité du nouveau raïs procèdera des élections générales qui seront organisées à cette occasion. L'Autorité palestinienne obtiendrait ainsi son droit d'entrée au club trop peu nombreux des régimes démocratiques dans le monde et partagera ce privilège insigne avec Israël. Nul doute que le prestige international de l'Autorité palestinienne, fortement amoindri depuis quatre ans, obtiendrait là un regain de faveur, y compris de la part des Etats-Unis, quel que soit le président élu. Autant que la question de la légitimité, la sanction véritable du nouveau président sera sa capacité à imposer son autorité sur les factions et les milices qui contestent la prérogative exclusive de tout pouvoir : le monopole de la violence exclusivement confié aux mains de la police palestinienne. Quelle sera, notamment, l'attitude du Hamas et du Jihad islamique? C'est là que la stratégie israélienne menée depuis quelques mois, visant à isoler, traquer, poursuivre, abattre sans états d'âme les dirigeants des deux organisations pourrait bien être un atout pour le successeur d'Arafat : il n'aura pas face à lui des leaders charismatiques, des chefs historiques (tel les cheikhs Yassine et Rantissi) mais des chefs locaux sans envergure. La situation nouvelle rendra plus aiguë la lutte interne qui a déja commencé entre, d'une part, ceux qui plaident pour le retour du Hamas à sa fonction sociale et caritative avec la bénédiction de l'Egypte et son insertion progressive dans le jeu politique, et d'autre part, ceux qui souhaitent maintenir la suprématie de la lutte armée.

Le dilemme de Sharon

Pour Ariel Sharon, la disparition du leader palestinien est un casse-tête. Sharon avait réussi peu ou prou à convaincre l'opinion israélienne qu'Arafat, du fait de son double jeu et de son absence totale de crédibilité, s'était définitivement disqualifié pour représenter les Palestiniens dans la négociation. Il était hors de question de remettre Arafat en selle avec le retrait israélien de la Bande de Gaza, ce qui expliquait et justifiait le caractère unilatéral du plan proposé. Certes, c'est la perspective d'une négociation globale que Sharon redoutait : le contentieux était trop lourd pour pouvoir le résoudre à l'avantage d'Israël. Aussi, il convenait de repousser la perspective d'un accord et, afin de réduire la pression internationale à cet égard, il se contentait d'offrir en contrepartie un retrait partiel, mais significatif par le démantèlement prévu d'implantations israéliennes. Arafat personnifiait l'obstacle. Cette personnalisation permettait de ratisser large et de simplifier l'appréciation de la situation. Sa disparition mine sérieusement la justification du caractètre unilatéral de son plan. Sharon sera tenu de rendre des comptes à l'administration américaine qui avait accepté de suspendre l'application de la feuille de route, faute de partenaire palestinien crédible. Arafat disparu ou même politiquement hors jeu pour des raisons de santé, Sharon devra également faire face en Israël à ceux qui avaient jusque-là admis son postulat sans broncher. Pourquoi dès lors ne pas négocier le retrait avec les Palestiniens, et non sans eux, et obtenir ainsi des garanties palestiniennes pour mettre fin à toute violence à partir de la Bande de Gaza? Le plan Sharon aurait une plus-value que lui ôte actuellement son caractère unilatéral. Enfin, et c'est cela qui doit compter le plus aux yeux de la gauche qui a fait de nécessité vertu en consentant au plan Sharon : pourquoi ne pas intégrer le retrait de la bande de Gaza dans un schéma de reprise globale des négociations? Certes, les choses n'iront pas si vite. Tout d'abord, n'enterrons pas trop vite Arafat. Ensuite, il faut tenir compte de la période de transition, des élections qui devront avoir lieu, de la donne présidentielle aux Etats-Unis. On perçoit toutefois un frémissement de l'opinion : Arafat disparu, c'est moins un ennemi de moins pour Israël que l'opportunité de reprendre la voie vers la paix. L'Histoire a plus d'un tour dans son sac. Le retrait pourrait bien être, si les circonstances s'y prêtent, un nouveau départ. Les deux peuples l'ont bien mérité.


 
 

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