Yom Haatsmaout : Défendre la culture de la paix

Mardi 10 mai 2005 par Denis Charbit

 

A la veille d'un moment politique dont on ne peut sous-estimer l'importance -le désengagement israélien de la bande de Gaza et du nord de la Cisjordanie et le démantèlement des implantations qui s'y trouvent-, l'heure est propice pour établir un bilan. Bilan qui porte autant sur les 57 ans de l'Indépendance de l'Etat d'Israël que sur les 38 ans de la guerre des Six-Jours.

Les Israéliens partagent des conceptions très diverses relatives sur ce qu'Israël a été, est, sera et devrait être. Certaines de ces visions de l'avenir donnent des raisons d'espérer, d'autres font froid dans le dos. Ce qui est sûr, c'est que le débat sur le futur comme sur le passé d'Israël ne peut se dérouler dans un climat de sérénité. On peut toujours envier la tranquillité de la Suisse; souhaiter devenir, demain, une nation qui ne se pose pas ou plus de question fondamentale sur son avenir et son identité pour se contenter d'assurer le bien-être du plus grand nombre, goûter, à la faveur de cette inertie intellectuelle, le plaisir de vivre et de bien vivre. Les Israéliens appellent cet état futur la normalité. Nul doute que la majorité d'entre eux y aspirent. L'étalon est l'Europe occidentale et les Etats-Unis, autrement dit, une combinaison d'aisance matérielle et de liberté démocratique. On ne saurait contester qu'Israël est parvenu, 57 ans après sa création, à se hisser à ce rang des pays développés, démocratiques… et privilégiés. Il ne s'agit pas tant de décerner un satisfecit à mes concitoyens d'hier et d'aujourd'hui que d'inviter le lecteur à lever la tête au-dessus des contingences immédiates et à tourner le dos aux accusations diffamatoires qui conjuguent la haine et l'ignorance. Il convient, en effet, de ne pas oublier que la nation israélienne est jeune, que l'appareil d'Etat est neuf, que l'expérience, tout comme l'espérance, est récente, et pour cette raison peut-être, violente. Lorsque l'Etat d'Israël est né, nous n'avions pas de tradition démocratique multiséculaire à l'instar des pays européens. Avec les données de départ qui furent celles d'Israël, celui-ci avait toutes les raisons objectives de ne pas être une démocratie. Tout autre pays aurait succombé à la tentation d'un régime fort. C'est, du reste, ce qui est arrivé, non seulement aux voisins immédiats d'Israël, mais à la plupart des Etats créés dans la foulée de la décolonisation après la Seconde Guerre mondiale en Afrique et en Asie. L'état de guerre permanent, l'arrivée de centaines milliers de nouveaux immigrants en moins d'une décennie, une minorité nationale autochtone vaincue et destructurée, pour laquelle la situation était un «fait accompli» : les problèmes majeurs face auxquels Israël s'est retrouvé au lendemain de la guerre d'Indépendance, on le voit, n'étaient pas minces. Malgré ces facteurs, Israël s'est, bon an mal an, introduit dans ce club des Etats démocratiques. O certes, pour être démocratique, la culture politique en vigueur n'était pas libérale mais formelle, et s'apparentait au type républicain fondé sur la mobilisation militante et constante des citoyens. Il y avait là un projet collectif, et quiconque n'y était pas pleinement engagé était réduit à la marginalité politique et normative. C'est ce qui explique -sans le justifier- la condescendance envers les survivants de la Shoa à qui l’on reprochait de ne pas avoir combattu les armes à la main; c'est ce qui explique -sans en tirer gloire- le mépris envers les ultra-orthodoxes acharnés à maintenir une tradition religieuse au lieu de se vouer, corps et âme, à la nouvelle cause sacrée de l'Etat juif; c'est ce qui explique -sans l'avoir admis- la délégitimation de la droite parlementaire coupable d'avoir choisi la dissidence idéologique et d'avoir résisté à l'hégémonie travailliste; c'est ce qui explique -sans l'approuver- que l'on ait imposé jusqu'en 1966 une administration militaire dans les zones peuplées d'Arabes palestiniens qui avaient fait le choix de rester sur place; et que l'on ait procédé à la confiscation des terres des Palestiniens absents réfugiés dans les pays arabes voisins; c'est ce qui explique -sans y adhérer- que l'on ait considéré les centaines de milliers de nouveaux immigrants comme une sorte d'armée de réserve, comme un «matériel humain» qu'il fallait socialiser et convertir en quelque sorte au modèle culturel que l'on avait mis en place durant la période du yichouv. Pour les «nouveaux historiens» comme pour les «nouveaux sociologues», le coupable n'est ni plus ni moins que le sionisme. Il me semble plus juste cependant d'attribuer cette furia hégémonique au dynamisme propre aux nations nouvelles qui se sont investies -et avec quelle énergie- dans l'édification de l'Etat et de la société. Car le trait dominant de ces jeunes nations est précisément cette propension à l'homogénéité, au centralisme, à l'intolérance envers tout ce qui est susceptible de contrecarrer la machine étatique dans son vaste projet. Ce n'est donc pas tant la nature du sionisme qui est à mettre en cause, mais le caractère démesuré du projet qui a déterminé les leaders à ne pas se soucier de la nuance, de la finition, du détail, des individus pour mieux accomplir les grandes tâches collectives. Et c'est à cela que l'on identifie le caractère révolutionnaire des jeunes nations dans les premières années de leur indépendance. Ce qui vaut pour Israël également.

Deux mouvements

Ces constats relevés dans notre histoire font l'objet de recherche systématique. Il faut poursuivre ces enquêtes sur ce passé récent afin de procéder à un bilan exhaustif qui ne peut être pertinent que s'il est résolument critique, et non apologétique. Inutile de les refouler, de les dissimuler, de les sous-estimer; inutile également d'en faire le prétexte pour jeter l'anathème sur Israël. Car, à côté de ces traits qui pèsent jusqu'à aujourd'hui sur la société israélienne, et dont la délivrance est longue et pénible, Israël me semble constituer un «non-échec exemplaire» pour reprendre l'euphémisme subtil de Martin Buber. Du fait de la nostalgie que suscite immanquablement toute évocation du passé pionnier de l'Etat d'Israël, on oublie ce que fut la fragilité du nouveau pays. En un laps de temps record, on a mis en place des structures éducatives, industrielles, politiques, administratives, juridiques et militaires. On a dû improviser, faire très vite, trop vite. Mais n'oublions pas que si le pays n'était pas vide, il était, pour une large part, sous-développé. Et incontestablement, à ce rythme effréné, avec cette volonté de fer érigée en volontarisme, on est arrivé à propulser Israël hors du sous-développement qui le guettait. Cette période révolutionnaire est cependant provisoire; plus exactement, elle doit l'être, car, si elle vient à être prolongée, elle conduit inévitablement à la dérive - la dérive autoritaire, et dans le pire des cas, la dérive totalitaire. C'est là que la guerre des Six-Jours apparaît comme l'événement qui a freiné, en partie, cet inexorable et nécessaire processus visant à dépasser et abandonner l'étape révolutionnaire. En partie seulement, car, à bien des égards, la guerre des Six-Jours l'a aussi favorisé : les retrouvailles avec la diaspora ont permis de dégager une complémentarité, une interdépendance, entre les deux sphères de l'existence juive succédant à l'exclusivité proclamée jusque-là; l'alliance stratégico-militaire avec les Etats-Unis a ouvert Israël sur le monde après deux décennies durant lesquels le pays fut bâti comme une forteresse repliée sur elle-même; le passage d'une économie dirigée à une économie libérale a exposé le marché israélien à la consommation matérielle, rompant ainsi avec une frugalité, une tempérance, une simplicité, une décontraction qui n'était pas sans charme, et suscitait, au demeurant, l'admiration des vieilles nations ployant sous le poids des traditions et des conventions. Et cependant, la guerre des Six-Jours n'a pas seulement entraîné cet alignement progressif d'Israël sur le monde occidental. Initialement, même l'occupation des territoires -Jérusalem mis à part- allait dans ce sens puisqu'elle était envisagée comme une monnaie d'échange, l'instrument négociable grâce auquel Israël allait pouvoir obtenir, en contrepartie de leur restitution, la fin de la guerre et le passage à un traité de paix global avec les pays belligérants. Au lieu de favoriser la paix, et par là l'aspiration à la normalité, voilà que, par le truchement du Gouch Emounim, on a prolongé la phase révolutionnaire. Or, si cette dimension activiste a pu être constructive et nécessaire pour la création et le développement d'Israël, sa perpétuation sous la forme du mouvement d'implantation s'est avérée très nettement contre-productive. Et lorsque les Palestiniens, après avoir surmonté le choc de la défaite, cessèrent de consentir à cette situation de fait, la domination est apparue dans sa nudité même : la domination pour la domination. C'est alors que l'occupation «éclairée» s'est transformée en occupation arbitraire, brutale, inévitablement répressive face à la contestation et l'insurrection croissantes. Ce mouvement expansionniste n'a pas été, fort heureusement, hégémonique, même s'il a mobilisé une partie non négligeable de l'appareil d'Etat et de l'opinion. Il n'a pas empêché, il faut bien le dire, cette autre tendance israélienne à la démocratie et à l'économie libérales ainsi que la culture de la paix. Or, voici que ces deux mouvements si longtemps parallèles, se développant l'un face à l'autre, l'un contre l'autre dans une sorte de statu quo permanent se révèlent aujourd'hui contradictoires. C'est l'un ou l'autre. C'est à prendre ou à laisser. Il faut trancher.


 
 

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