Vie juive

Late night pastrami, à Los Angeles

Mardi 3 décembre 2019 par Laurent-David Samama
Publié dans Regards n°1055

Du krach de 1929 à Instagram, comment Canter’s, delicatessen réputé de la Cité des Anges, a su se réinventer pour survivre.

 

Le soleil s’était couché sur Sunset Boulevard. Los Angeles avait tout juste cessé de brûler. La veille, un magazine branché nous avait envoyés couvrir l’inauguration d’un hôtel sensationnel, le West Hollywood Edition, situé à l’endroit même où le Rat Pack avait jadis coutume de s’enivrer. Une coupe de champagne à la main, nous devisions joyeusement sur le bon vieux temps en contemplant la vue panoramique sur les hauteurs de L.A. Il y avait là, près de nous, Lenny Kravitz, Ru Paul, Poppy Delevingne et Demi Moore. Et tout paraissait normal, presque banal, comme si le petit monde de Beverly Hills, enfermé dans sa bulle de strass et de paillettes, passait ses soirées mémorables comme nous autres, simples mortels, prenions le bus et le métro. Après les mondanités, il y eut cette terrible fringale. Pour l’éteindre, nous nous décidâmes à prendre un taxi direction Canter’s, un des plus vieux établissements de la Cité des Anges. Le restaurant, plusieurs fois élu « best delicatessen in town » par le Los Angeles Times est situé à Fairfax, quartier juif historique de la ville. Depuis 1931, qu’il vente ou qu’il neige (phénomène certes assez rare sur la baie), Canter’s sert son pain fait maison et ses énormes pickles maturés sur place 24h/24, 7 jours sur 7, « à l’exception de Rosh Hashana et de Kippour », précise Marc Canter, l’actuel propriétaire des lieux.

 Une affaire de famille

Un crayon coincé derrière l’oreille, Marc s’affaire en salle. A la mort de son père Alan, celui-ci a repris l’affaire comme pour perpétuer la tradition familiale et faire vivre la mémoire paternelle. Même si son deli n’est pas strictement casher, il s’en dégage pourtant un indéniable et émouvant « Jewish spirit », mis en exergue par le dicton « L’Dor V’Dor » (soit, de génération en génération), savamment répété. De la théorie à la pratique, on sert ainsi bagels au saumon et pastrami-sandwiches depuis quatre générations chez les Canter, avec une constance qui force le respect.

L’histoire commence dans les années 1920, à l’autre bout des Etats-Unis, dans le New Jersey. Après avoir perdu leur premier restaurant dans le krach de 1929, Ben Canter et ses deux frères décident de déménager pour la Californie avec seulement 500 dollars en poche. Loin de la Côte Est, les premiers temps sont durs. En 1931, au bout de l’effort, la fratrie parvient néanmoins à ouvrir une nouvelle échoppe, le « Canter Brother's Delicatessen », dans le quartier de Boyle Heights. L’affaire perdurera quelques années avant de pâtir de l’exode progressif de la communauté juive locale, bientôt remplacée par les nouveaux arrivants latinos. La mishpoukhe Canter refait alors ses valises. Quelques blocks plus loin, elle déménage dans le quartier de Fairfax. Marc poursuit : « Depuis plus de 75 ans maintenant, nous servons nos clients dans ce décor Art Déco qui n’a pratiquement pas changé d’un iota ». Déguster son Brooklyn Avenue sandwich (généreuses tranches de pastrami agrémentées de coleslaw, le tout enveloppé dans un amour de pain noir) en ces lieux tient, il est vrai, du voyage dans le temps. Du plafond décoré de couleurs automnales aux banquettes oranges qui ont vécu, tout ici respire l’authenticité, jusqu’aux serveuses sexagénaires qui vous racontent leur lune de miel à Paris, au début des années 1960, en vous servant au passage une portion d’onion rings.

 ner avec JFK et petit-déjeuner avec Obama

Depuis Marilyn Monroe et Elizabeth Taylor, les stars hollywoodiennes fréquentent Canter’s avec assiduité, les photos encadrées aux murs sont là pour en attester. « Avec le temps », confie Jacqueline, la sœur de Marc, au Jewish Journal, « le restaurant est devenu un lieu prisé des boubeleh et des hipsters ». A leur manière, les arrière-petits-enfants Canter ont apporté leur pierre à l’édifice, en propulsant l’antre familial sur les réseaux sociaux et en permettant également la livraison à domicile, via le site Internet du restaurant. Résultat, Canter’s, auquel on ne donnait plus que quelques mois d’existence à la disparition de sa seconde génération, est (re)devenu le haut lieu du patrimoine gastronomique de Los Angeles qu’il était par le passé. Les signes ne trompent pas : tandis que les stars sont de retour sur les banquettes (Jerry Seinfeld, Mick Jagger, Sarah Silverman et Taylor Swift y furent récemment aperçus), les politiciens ont, eux, l’habitude d’y passer une tête dans le cadre de leurs activités. « Canter’s est devenu une sorte de passage obligé lors des campagnes électorales », raconte Marc. « Le maire Bradley, le gouverneur Deukmejian et Rudy Giuliani ont parcouru les allées du restaurant pour se présenter à nos clients ». Jusqu’au plat de résistance : une visite impromptue de Barack Obama, en 2014, sous l’œil des caméras. Un souvenir ému pour les employés du restaurant. Après JFK et Richard Nixon, c’était alors la troisième visite présidentielle de l’histoire du restaurant. 


 
 

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