Mémoire

Treblinka, lieu emblématique de la Shoah

Vendredi 20 septembre 2019 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°1049

La centralité d’Auschwitz-Birkenau dans la mémoire de la Shoah a relégué au second plan les autres centres d’extermination, notamment celui de Treblinka. C’est pourtant dans ce lieu où une grande partie du judaïsme polonais est anéantie que le projet génocidaire s’exprime de la manière la plus claire.

Savoir ce qui s’est passé à Treblinka est essentiel non seulement pour la mémoire des Juifs qui y ont été exterminés, mais surtout pour saisir l’essence même du génocide : personne n’est déporté à Treblinka pour y être placé en détention ni pour y accomplir des travaux forcés. La seule fonction de ce site est de tuer les Juifs. Treblinka détient même le triste record d’efficacité criminelle : en 13 mois de fonctionnement, du 23 juillet 1942 au 20 août 1943, environ 900.000 Juifs y sont assassinés ! « C’est une usine à produire des morts juifs dans la forêt polonaise », résume l’historienne franco-israélienne Michal Hausser-Gans, chercheuse attachée à Yad Vashem, ayant publié cette année Treblinka, 1942-1943 (éd. Calmann-Lévy), une monographie consacrée à ce centre de mise à mort.

Avec Belzec et Sobibor, Treblinka fait partie des trois centres de mise à mort de l’Aktion Reinhard, le programme d’élimination des Juifs de Pologne. A chacun de ces trois centres correspond une zone géographique de Juifs de Pologne à exterminer. Treblinka vise essentiellement les Juifs de Varsovie, même si d’autres communautés juives d’autres districts (Radom, Kielce et Bialystok) y sont déportées. « Treblinka est l’épicentre de l’anéantissement des Juifs polonais », précise Georges Bensoussan, ancien responsable éditorial du Mémorial de la Shoah de Paris.

Situé sur la ligne ferroviaire Varsovie-
Bialystok, Treblinka est un site exigu en forme de trapèze (400m sur 600m), où trois chambres à gaz sont les seules installations construites en dur. Le processus de mise à mort est rapide et expéditif. Après leur descente du train, les Juifs sont dépouillés de leurs affaires et déshabillés. Ils sont ensuite conduits à travers un chemin de 90m appelé HimmelStraße (chemin du ciel) vers les chambres à gaz alimentées par un moteur diesel qui les asphyxie au monoxyde de carbone. Après cela, les corps sont déplacés par des Sonderkommandos pour être ensevelis dans de grandes fosses.

Dès les premières semaines du mois d’août 1942, alors que le rythme des convois de déportés ne cesse d’augmenter, Treblinka se retrouve vite dans une situation chaotique. Son commandant, Irmfried Eberl, se révèle incapable d’assurer la gestion de ces flux de déportés. « Si Irmfried Eberl, médecin ayant participé activement au programme T4 d’élimination des handicapés, brille par sa fougue, il ne se distingue pas par ses talents administratifs et organisationnels », observe Michal Hausser-Gans. « Le zèle exterminateur d’Eberl combiné à son intendance désordonnée, 
engendre des conséquences intolérables : 
incapacité à traiter les convois, wagons de déportés immobilisés plusieurs heures, évasions, odeurs pestilentielles... En outre, ce chaos généralisé risque de réduire rapidement à néant les efforts de secret absolu, indispensable à l’accomplissement du génocide. Les assassins sont dépassés par la démesure de leurs ambitions criminelles. C’est une situation insupportable aux yeux des planificateurs du génocide ».

Usine de la mort

Irmfried Eberl est remplacé en septembre 1942 par Franz Stangl, commandant de Sobibor où l’extermination des Juifs est « gérée » de manière exemplaire. Il se charge de réorganiser Treblinka pour en faire une « usine de la mort ». Dix chambres à gaz supplémentaires sont installées. Si, dans un premier temps, cela prenait quatre heures pour éliminer un convoi de 4.000 déportés, Stangl réussit à le faire en une heure et demi ! « Treblinka a été conçu et fonctionne selon des principes industriels du fordisme », relève Georges Bensoussan. « La rationalisation de la mise à mort est effectivement frappante ». Le système mis en œuvre par Stangl repose en réalité sur un principe simple : assurer l’entretien du périmètre d’anéantissement par des Juifs temporairement laissés en vie, tandis que les supplétifs ukrainiens ont les fonctions de basse surveillance et le staff allemand la haute main sur l’administration de « la chaîne de mort ». « La conséquence de ce principe était la nécessité de mettre en place la meilleure distribution possible des “activités” pour aboutir à un modèle d’optimalisation », explique Michal Hausser-Gans. « Ce qui revient à planifier le travail des Juifs de manière à ce qu’ils maintiennent en état de bon fonctionnement la structure de leur propre annihilation ». Ainsi, des commandos de travail (Arbeitsjuden) comptant entre 700 et 1.000 Juifs sont chargés de trier les vêtements et les bagages des déportés, de nettoyer les wagons et de détruire les cartes d’identité des victimes, de raser les cheveux des femmes pour en faire des feutres textiles, de nettoyer les chambres à gaz, d’évacuer les corps des gazés vers les fosses, d’arracher les dents en or et d’enterrer les morts dans les fosses.

Effacer les traces du crime

Contrairement à Auschwitz-Birkenau, aucun four crématoire n’a été installé à Treblinka. Mais à partir de janvier-février 1943, les Allemands décident de brûler les corps dans d’immenses brasiers. Il s’agit d’effacer les traces du crime qu’ils sont 
en train de commettre. Pour ce faire, les Arbeitsjuden doivent déterrer les centaines de milliers de Juifs déjà ensevelis dans les fosses. « C’est un véritable enfer que Lucifer lui-même aurait été incapable de créer », 
se souvient Jankiel Wiernik, survivant de Treblinka.

Suite au ralentissement du rythme des déportations durant l’été 1943, 750 Arbeitsjuden encore en vie perçoivent l’imminence de la liquidation de Treblinka dans les semaines à venir. C’est dans ce contexte qu’ils décident d’organiser une révolte. « Ils projettent une révolte sans savoir si demain ils seront encore vivants pour l’accomplir », insiste Michal Hausser-Gans. « C’est peut-être cela qui est aujourd’hui le plus difficile à saisir : c’est un projet sur le long terme dans un univers où le temps est démantelé et non maîtrisé. Mais pour comprendre cette révolte, il faut savoir qu’ils n’étaient pas prêts à se résoudre au sort -la mort- que les Allemands leur réservaient ». En effet, l’objectif de cette révolte est triple : détruire les chambres à gaz, tuer le plus possible d’Allemands et d’Ukrainiens et surtout, s’évader. Le 2 août 1943, l’insurrection éclate à 16h : les Juifs se soulèvent, mais ne parviennent pas à détruire les chambres à gaz ni à tuer les bourreaux les plus barbares.

Seuls 70 Juifs réussissent à s’évader. De cette révolte, l’historienne Michal Hausser-Gans retient surtout qu’elle s’est produite : « Elle a témoigné de la capacité pour l’homme, fut-il mis dans les conditions les plus “inhumaines” à trouver la ressource de “faire front” et ce, non seulement dans une démarche individuelle, mais dans un projet de résistance collectif et structuré. Ce soulèvement a aussi permis à un nombre non négligeable de Juifs de prendre la fuite, de survivre jusqu’à la fin de la guerre et donc de rendre compte de ce dont ils avaient été les témoins et les victimes. De ce point de vue, elle constitua un véritable échec de la prétention du projet nazi d’être selon les propres termes d’Himmler “une page d’histoire glorieuse qui n’a jamais été écrite et ne le sera jamais” ».

Les derniers convois arrivent à Treblinka les 18 et 19 août 1943. Les Juifs de Bialystok sont les derniers à y être gazés. Fin septembre 1943, Treblinka est démantelé et les derniers Arbeitsjuden sont envoyés à Sobibor pour y être tués. Bien qu’il ne reste aucune trace matérielle de Treblinka, il s’agit d’un des centres de mise à mort les mieux documentés. « C’est à Treblinka qu’une poignée de Juifs, de façon aussi exceptionnelle qu’improbable, a pu non seulement rester en vie, mais parvint dès la fin de la guerre -et parfois même avant- à attester des scènes qui s’étaient déroulées sous leurs yeux », insiste Michal Hausser-Gans. « Paradoxalement, ce fut donc le chapitre le plus ultra secret des abominations nazies qui fut celui dont la vérité “historique” put être établie avec la plus avérée des méthodes dont dispose l’historien : le croisement des sources. Ainsi, lors du procès de Franz Stangl, dit deuxième procès de Treblinka, ce dernier confirma à la barre des informations dont on disposait déjà ».

Une question subsiste : pourquoi ce lieu emblématique de la Shoah n’occupe pas dans la mémoire de celle-ci une place aussi centrale qu’Auschwitz ? « Cela tient surtout à la particularité d’Auschwitz-Birkenau où des Juifs de toute l’Europe sont assassinés », avance Michal Hausser-Gans. « Le nombre de survivants y est aussi le plus important. Leurs témoignages ont vraisemblablement eu plus d’écho que ceux consacrés à Treblinka qui ne portent que sur les Juifs de Pologne ».

 Besoin d’images

La préservation d’Auschwitz-Birkenau permet aussi à ce site de mieux capter l’attention du public. Auschwitz-Birkenau n’ayant pas été détruit lorsque les Soviétiques y arrivent en janvier 1945, ils ont pu en conserver des images fortes : la rampe, les barbelés, les miradors, les baraques, les fours crématoires et les restes des chambres à gaz dynamitées… « La mémoire a besoin de s’incarner. Il y a un besoin d’images et de lieux de mémoire », rappelle Georges Bensoussan. « Or, à Treblinka, tout a été détruit. Aucune image de ce lieu d’extermination ne peut être montrée. Même si parmi les quelque 60 survivants de Treblinka, une quarantaine ont témoigné avec précision de ce qu’ils ont vécu, ces témoignages n’ont pas la force de l’image, que ce soit une photo ou un film. Bien que tourné après leur arrivée et mis en scène, le reportage réalisé par les Soviétiques sur la “libération” d’Auschwitz est entré dans la mémoire collective, les images qu’il montre sont frappantes ». Elles sont frappantes, mais sans lien avec le génocide.

Sans remettre en cause l’importance 
d’Auschwitz-Birkenau, nous aurions donc tout intérêt à évoquer aussi Treblinka quand il est question de la Shoah, car c’est dans ce lieu que la signification même du projet génocidaire nazi apparaît de la manière la plus explicite alors qu’à Auschwitz-Birkenau, le public se heurte à cette situation ambiguë où se mêlent les systèmes concentrationnaire et génocidaire : Auschwitz-Birkenau est à la fois un camp de concentration 
(Auschwitz I), un centre d’extermination et un camp de concertation (Auschwitz II 
Birkenau) et un camp de travail (Auschwitz III Monowitz-Buna), auxquels il faut ajouter environ 70 camps de travail satellites.


 
 

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  • Par Liliana Lewinski - 20/09/2019 - 18:35

    Vers la fin des années 1960 j’ai lu à Buenos Aires, dans un numéro des Temps Modernes , des chapitres de l'ouvrage Treblinka. J’ai raconté cette lecture en détail à mes amis juifs. Nous avions entre 20 et 23 ans. Personne m’a crû et on m’a signifié que c’était mieux que je me taisse...